C O R P U S R E F O R M A T O R U M. VOLUMEN LXI. IOANNIS CALVINI OPERA QUAE SUPERSUNT OMNIA. EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXIII. BRUNSVIGAE, APUD C. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. JOHNSON REPRINT CORPORATION NEW YORK AND LONDON MINERVA, G.m.b.H. FRANKFURT AM MAIN First reprinting, 1964 Printed in the United States of America IOANNIS CALVINI OPERA QUA E SUPERSUNT OMNIA. AD FIDEM EDITIONUM PRINCIPUM ET AUTHENTICARUM EX PARTE ETIAM CODICUM MAN U SCRIPTORUM ADDITIS PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRITICIS, ANNALIBUS CALVINIANIS INDIClBUSQUE NOVIS ET COPIOSISSIMIS EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXIII. BRUNSVIGAE, APUD a. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. IOANNIS CALVINI OPERA EXEGETICA ET HOMILETICA AD FIDEM EDITIONUM AUTHENTICARUM CUM PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRITICIS ET INDICIBUS EDIDIT EDUARDUS REUSS THEOLOGUS ARGENTORATENSIS VOL. XI. CONTlNETUR HOC VOLUMINE: SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE I À XV NS SUR LE LIVRE DE IOB. Calvini opera. Vol. XXXIII. SERMON PREMIER SUR LE I. CHAPITRE. 21 Il y avoit en Ia region de Hus un homme ayant nom Iob, entier et droit, craignant Dieu, et se retirant du mal, etc. Pour bien faire nostre profit de ce qui est contenu au present livre: il nous faut en premier lieu savoir quel en est le sommaire. Or l'histoire qui est ici escrite nous monstre, comme nous sommes en la main de Dieu, et que c'est à luy d'ordonner de nostre vie, et d'en disposer selon son bon plaisir, et que nostre office est, de nous rendre subiets à luy en toute humilité, et obeissance, que c'est bien raison que nous soyons du tout siens et à vivre, et à mourir: et mesmes quand il luy plaira de lever sa main sur nous, encores que nous n'appercevions point pour quelle cause il le fait neantmoins que nous le glorifions tousiours, confessans qu'il est iuste, et equitable, que nous ne murmurions point contre luy, que nous n'entrions point en proces, sachans bien que nous demourerons tousiours vaincus, contestans avec luy. Voila donc ce que nous avons à retenir en brief de l'histoire, c'est que Dieu a un tel empire sur ses creatures, qu'il en peut disposer à son plaisir, et quand il monstrera une rigueur que nous trouverons estrange de prime face, toutesfois que nous ayons la bouche close pour ne point murmurer: mais plustost que nous confessions qu'il est iuste, attendans qu'il nous declare pourquoy il nous chastie. Or cependant nous avons à contempler la patience de l'homme, qui nous est icy mis devant les yeux, selon que sainct Iaques nous exhorte (5, 11): Car quand Dieu nous monstre que nous avons a souffrir toutes les miseres qu'il nous envoyera, nous confessons bien que c'est nostre devoir, mais cependant nous allegons nostre fragilité, et nous semble, que cela nous doive servir d'excuse. Pour ceste cause il est bon que nous ayons des exemples qui nous monstrent qu'il s'est trouve des hommes fragiles 22 comme nous, lesquels toutesfois ont resisté aux: tentations, et ont perseveré constamment en l'obeissance de Dieu, combien qu'il les affligeast iusqu'au bout. Or nous en avons ici un miroir excellent. Au reste ce n'est pas le tout que nous considerions la patience de Iob, mais nous avons à regarder l'issue, comme aussi S. Iaques en parle: Car si Iob fust demeuré confus, encores qu'il y eust eu une vertu plus que Angelique en soy, cela n'eust point este une heureuse issue. Mais quand nous voyons qu'il n'a point esté frustré de son espoir et d'autant qu'il s'est humilié devant Dieu, qu'il a trouvé grace, voyant une telle issue, nous avons à conclure qu'il n'y a rien meilleur que nous assubiettir à Dieu, et souffrir tout ce qu'il nous envoye paisiblement, iusques à tant qu'il nous delivre par sa pure bonté. Or cependant outre l'histoire nous avons à regarder la doctrine qui est comprise en ce livre: c'est à sçavoir de ceux qui sont venus sous umbre de consoler Iob, et le tormentent beaucoup plus que ne faisoit pas son mal propre, et des responses qu'il a pour repousser leurs calomnies, desquelles il semble qu'ils le veulent accabler. Or en premier lieu nous avons à noter quant à nos afflictions, combien que Dieu les envoye, et qu'elles procedent de luy, toutesfois que le diable cependant nous les suscite, comme aussi Sainct Paul nous advertit, que nous avons la guerre contre les puissances spirituelles. (Eph. 6, 12.) Car quand le diable allume ainsi le feu, il a aussi des soufflets c'est à dire il trouve des hommes qui sont propres pour tousiours nous picquer, et croistre le mal, et l'augmenter. Ainsi donc nous verrons comme Iob, outre le mal qu'il enduroit, a este tourmente, voire par ses amis, et par sa femme, et sur tout par ceux qui sont venus le tenter spirituellement. Or i'appelle tentation spirituelle, quand nous sommes non seulement battus et affligez en nos corps: mais 23 quand le diable nous vient mettre en phantasie, que Dieu nous est ennemy mortel, et qu'il ne faut plus que nous ayons recours à luy, ains que nous sachions que iamais il ne nous doit faire merci. Voila où tendent tous les propos qu'ont mis en avant les amis de Iob, c'estoit de luy persuader, qu'il estoit un homme reprouvé de Dieu, et qu'il s'abusoit bien cuidant que Dieu luy deust estre propice. Or ces combats spirituels sont beaucoup plus difficiles a porter; que ne sont pas tous les maux et toutes les adversitez que nous pouvons souffrir quand on nous persecute. Tant y a que Dieu lasche la bride à Satan, qu'il attire avec luy ses serviteurs, lesquels nous donneront de tels assauts, comme nous verrons que Iob en a enduré. Voila pour un Item. lais cependant nous avons aussi a noter, qu'en toute la dispute Iob maintient une bonne cause, et son adverse partie en maintient une mauvaise. Or il y a plue, que lob maintenant une bonne cause la deduit mal, et les autres menans une mauvaise cause la deduisent bien. Quand nous aurons entendu cela, ce nous sera comme une clef pour nous donner ouverture à tout le livre. Comment est-ce que Iob maintient une cause qui est bonne? c'est qu'il cognoist que Dieu n'afflige pas tousiours les hommes selon la mesure de leurs pechez: mais qu'il a ses iugemens secrets, desquels il ne nous rend pas conte, et cependant qu'il faut que nous attendions iusques à ce qu'il nous revele pourquoy il fait ceci, ou cela. I1 a donc tout ce propos persuadé, que Dieu n'afflige point tousiours les hommes selon la mesure de leurs pechez, et de cela il en a tesmoignage en soy, qu'il n'estoit pas un homme reietté de Dieu, comme on luy veut faire à croire. Voila une cause qui est bonne et vraye cependant elle est mal deduite: car Iob se iette ici hors des gonds et use de propos excessifs, et enormes, tellement qu'il se monstre un homme desesperé en beaucoup d'endroicts. Et mesmes il s'eschauffe tellement' qu'il semble qu'il vueille resister à Dieu. Voila donc une bonne cause qui est mal conduite. Or au contraire ceux qui soustiennent ceste mauvaise cause, que Dieu punit tousiours les hommes selon la mesure de leurs pechez, ont de belles sentences, et sainctes, il n'y a rien en leurs propos qu'il ne nous faille recevoir, comme si le Sainct Esprit l'avoit prononcé: car c'est pure verité, ce sont les fondemens de la religion, ils traittent de la Providence de Dieu, ils traittent de sa iustice, ils traittent des peschez des hommes. Voila donc une doctrine, laquelle nous avons à recevoir sans contredict, et toutesfois le but est mauvais, que ces gens icy taschent à mettre Iob en desespoir, et l'abysmer du tout. Or par cela nous voyons quand nous avons un bon fondement, qu'il nous faut regarder de bastir dessus, en 24 sorte que tout responde, comme Sainct Paul dit (1. Cor. 3, 10) qu'il bastit bien, puis qu'il a fondé l'Eglise sur la pure doctrine de Iesus Christ: et pourtant qu'il y ait une telle conformité, que ceux qui viendront apres luy, ne mettent point pour fondement, ny paille, ny chaume, ny matiere caducque: mais qu'il y ait un bon fondement ferme et solide. Ainsi en tout nostre vie nous avons à regarder cela, c'est que si nous sommes fondez en bonne raison et iuste, il faut qu'un chacun soit sur ses gardes pour ne point flechir, ne decliner ne çà ne là: car il n'y a rien plus aisé que de pervertir une cause qui sera bonne et iuste, selon que nostre nature est vicieuse, et nous l'experimentons tous les coups. Dieu nous aura faict la grace que nostre cause sera bonne, et toutesfois nous serons picquez par nos ennemis, tellement que nous ne pourrons pas nous tenir dedans nos bornes, et ne pourrons pas suyvre simplement ce que Dieu nous ordonne, sans y adiouster en façon que ce soit. Voyans donc que nous sommes ainsi aisement transportez, d'autant plus devons nous prier Dieu, que quand nous aurons bonne cause, il nous conduise par son Sainct Esprit en tout simplicité, que nous ne passions point les limites, qu'il nous a constituez par sa parole. Or cependant aussi nous sommes admonestez de ne point appliquer la verité de Dieu à mauvais usage: car nous la prophanons par ce moyen: comme ces gens icy, encores qu'ils parlent sainctement (comme desia nous avons declaré, et comme nous verrons plus à plein) si est-ce toutesfois qu'ils sont sacrileges: car ils corrompent la verité de Dieu, et en abusent faussement: ils appliquent à une mauvaise fin ce qui est bon, et iuste de soy. Ainsi donc quand Dieu nous a donné cognoissance de sa parole, apprenons de la recevoir en telle crainte, que ce ne soit point pour obscurcir le bien, ne pour donner couleur au mal: comme souventesfois ceux qui seront les plus aigus, et les plus savans se lascheront la bride, et abuseront de la cognoissance que Dieu leur a donnée, en fraude en malice, et renverseront tout, tellement qu'ils né feront que s'entortiller. Voyans que le monde est adonné à un tel vice d'autant plus avons nous à prier Dieu, qu'il nous face la grace d'appliquer sa parole à un tel usage, comme. il entend, c'est à sçavoir pur et simple. Voila ce que nous avons à observer en somme. Or maintenant puis que nous entendons ce qui est au livre, nous avons à poursuyvre les choses plus au long, en sorte que ce que nous avons touché en brief, nous le deduisions selon la procedure de l'histoire. Il est dit: Qu'il y a e un homme en la terre de Hus, nommé lob, homme entier, et droit, et craignant Dieu, et se retirant du mal. Nous ne pouvons pas, et ne savons deviner en quel temps a vescu Iob, sinon qu'on peut appercevoir, qu'il a 25 esté fort ancien: mesmes aucuns Iuifs ont estimé, que Moyse fust auteur du livre, et qu'il avoit baillé ce miroir icy au peuple, à fin que les enfans d'Abraham, qui estoyent descendus de sa race cogoussent que Dieu avoit faict grace à d'autres qui n'estoyent point de ceste lignee, et qu'ils eussent honte s'ils ne cheminoyent purement en la crainte de Dieu: veu que cest homme qui n'avoit point eu la marque de l'alliance, qui n'avoit point este circoncis, mais estoit Payen, s'estoit si bien gouverné. Or pource que cela n'est point certain, il nous le faut laisser en suspens. Mais prenons ce qui est sans nulle doute, c'est à savoir, que le sainct Esprit a dicté ce livre à cest usage, à savoir que les Iuifs cogneussent que Dieu a eu des gens qui l'ont servi, combien qu'ils ne fussent point separez d'avec le reste du monde, et combien qu'ils n'eussent pas le signe de la circoncision, que toutesfois ils ont cheminé en toute pureté de vie. Les Iuifs cognoissans cela, ont eu occasion d'estre tant plus soigneux a observer la Loy de Dieu, et puis qu'il leur avoit fait ceste grace et ce privilege de les recueillir d'entre toutes les nations estranges, qu'ils avoyent à se dedier du tout à luy. Et aussi on peut appercevoir par le livre d'Ezechiel, (14,14) que le nom de Iob estoit renommé entre le peuple d'Israel: car nous avons veu au 14. chapitre, qu'il estoit dit, Que si Noe, Iob, et Daniel estoyent trouvez entre le peuple qui devoit perir, qu'ils sauveroyent seulement leurs ames, et que le reste du peuple seroit abysmé. Voilà le Prophete qui parle de trois hommes, voire comme de ceux qui estoyent cognus et renommez entre les Iuifs, comme desia nous avons touché. Et ainsi nous voyons quelle est l'intention du Sainct Esprit, c'est à savoir que les Iuifs eussent un miroir, et un patron pour cognoistre, comme ils avoyent à observer la doctrine de salut qui leur estoit donnée, puis que cest homme qui estoit de nation estrange s'estoit ainsi conservé en telle pureté. Et c'est le principal que nous avons à retenir du nom qui est icy contenu, quand il est dit, qu'il estoit de la terre de Hus. Il est vray que ceste terre ici par aucuns est mise plustost en l'Orient: mais il y a au 4 des Lamentations de Ieremie (v. 21) le mesme mot, mis pour signifier une partie d'Idumee. Nous savons que les Idumeens estoyent descendus d'Esau. Il est vray qu'encores ils avoyent la circoncision, mais d'autant qu'ils s'estoyent esgarez de l'Eglise e Dieu, il n'y avoit plus de signe de l'alliance. Si nous prenons donc que Iob ait esté de la terre de Hus, il estoit Iduméen, c'est à dire, de la lignée d'Esau. Or nous savons ce qui est dit par le Prophete, (Malac. 1, 2) combien qu'Esau, et Iacob fussent freres germains, voire d'une ventrée, que Dieu avoit choisi Iacob par sa pure bonté et avoit reietté 26 Esau, et l'avoit maudit avec tout son lignage. Voila comme le Prophete en parle pour magnifier la misericorde de Dieu envers les Iuifs, leur monstrant qu'il ne les avoit pas eleus pour quelque dignité qui fust en leurs personnes, veu qu'il a reietté le frere aisné de Iacob, auquel appartenoit la primogeniture, et qu'il avoit choisi celui qui estoit le moindre, et l'inferieur. Ainsi donc combien que cest homme fust descendu de la lignee d'Esau toutesfois si est - ce que nous voyons en quelle integrité il a vescu, et comme il a servi à Dieu, non seulement quant à converser avec les hommes en droiture, et equité: mais pour avoir une religion pure, qu'il ne se polluoit point aux idolatries et superstitions des infideles. Quant à ce nom de Iob, il est vray qu'aucuns le translatent comme pleurant, ou criant: mais les autres le prenent comme un homme d'inimitié, non pas qu'il haist, mais qu'il estoit comme un blanc, auquel on pouvoit tirer. Tant y a que nous ne devons point douter, que cest homme, duquel le pays est icy marqué, duquel le nom est exprimé, n'ait esté, qu'il n'ait vescu, et que les choses qui sont ici escrites ne luy soyent advenues: à fin que nous ne pensions point que ce soit un argument controuvé, comme si sous quelque nom on nous proposoit ici ce qui n'a iamais esté tait. Car nous avons desia allegué le tesmoignage d'Ezechiel, et celuy de sainct Iaques, qui monstrent bien que Iob a esté à la verité, et aussi quand l'histoire le declare, nous ne pouvons point effacer ce que le Sainct Esprit a voulu dire si notamment. Or au reste nous avons à noter, que de ce temps là, combien que le monde se fust aliené du vray service de Dieu, et de la pure religion, neantmoins qu'il y avoit encores plus d'integrité beaucoup, qu'il n'y a point auiourd'huy, mesmes en la Papauté. Et de fait nous voyons comme du temps d'Abraham Melchisedech avoit Eglise de Dieu, et avoit les sacrifices, qui estoyent sans pollution aucune. Et ainsi combien que la plus part du monde fust enveloppee en beaucoup d'erreurs, et de fausses fantasies, et meschantes' toutesfois Dieu avoit reservé quelque petite semence à soy, et y en avoit tousiours d'aucuns qui estoyent retenus sous la pure verité, voire en attendant que Dieu establist son Eglise: et qu'il choisist un peuple, c'est à savoir, les successeurs d'Abraham, à fin qu'ils cogneussent qu'ils estoyent separez du reste de tout le monde. Or il est bien vray que Iob a vescu depuis ce temps là, mais l'Eglise de Dieu n'estoit pas encores ainsi dressee, comme elle a esté depuis: car nous savons cependant que les enfans d'Israel ont vescu en Egypte, qu'il sembloit que tout devoit estre aneanti. Et mesmes nous voyons à quelle extremité ils sont venus en la fin, quand Pharao commande que les 27 masles soyent tuez: et au desert encores semble-il que Dieu les ait reiettez: quand ;ils sont venus au pays de Chanaan, ils ont de grands combats contre leurs ennemis, et mesme le service de Dieu n'est point encore là dressé, ni le tabernacle, comme il seroit requis. Dieu donc n'ayant point encores dressé un estat d'Eglise qui fust apparent, a voulu qu'il y demeurast tousiours quelque petite semence entre les Payens, à fin qu'il fust adoré, et que cela aussi fust pour convaincre ceux qui s'estoyent destournez du droit chemin, comme les Payens: car il n'a fallu sinon Iob pour estre iuge de tout un pays. Noe a condamné aussi le monde, comme l'Escriture en parle, d'autant qu'il s'estoit tousiours maintenu en pureté, et a cheminé comme devant Dieu, combien que chacun l'eust mis en oubly, et que tous se fussent esgarez en leurs superstitions . Voila donc Noe qui est iuge de tout le monde pour condamner les incredules, et rebelles. Autant en a-il esté de lob, qui a condamné tous ceux de ceste region, pource qu'il servoit purement à Dieu, et les autres estoyent pleins d'idolatries, d'infametez, de beaucoup d'erreurs: et cela venoit parce qu'ils ne daignoyent pas cognoistre quel estoit le vray Dieu vivant, et comment, et en quelle sorte il vouloit estre honoré: tant y a que Dieu a tousiours eu ce regard (comme i'ay dit) que les meschans, et incredules fussent rendus inexcusables. Et pour ceste cause il a voulu qu'il y eust tousiours quelques gens, qui suivissent ce qu'il avoit declaré aux Peres anciens. Tel a esté Iob, comme l'Escriture nous en parle, et l'histoire presente monstre bien, comme il a purement servi à Dieu, et qu'il a conversé entre les hommes en doute droiture. Il est dit, Qu'il estoit un homme enter. Or ce mot en l'Escriture se prend pour une rondeur, quand il n'y a point de fiction, ne d'hypocrisie en l'homme, mais qu'il se monstre tel par dehors comme il est au dedans, et mesmes qu'il n'a point d'arriere boutique pour se destourner de Dieu, mais qu'il desploye son coeur, et toutes ses pensees et affections, qu'il ne demande sinon de se consacrer à Dieu, et s'y dedier du tout. Ce mot ici a esté rendu Parfaict, tant par les Grecz que par les Latins: mais pource qu'on a mal exposé puis apres le mot de Perfection, il vaut beaucoup mieux que nous ayons le mot d'Integrité. Car beaucoup d'ignorans, qui ne savent pas comment se prend ceste perfection, ont pense, Voila un homme qui est appelé parfait, il s'ensuit donc qu'il y peut avoir perfection en nous, cependant que nous cheminons en ceste vie presente. Or ils ont obscursi la grace de Dieu, de laquelle noue avons tousiours besoin: car ceux qui auront cheminé le plus droitement, encores faut-il qu'ils ayent leur refuge à la misericorde de Dieu: et si leurs pechez ne leur sont pardonnez, et que Dieu 28 ne les supporte, les voila tous peris. Ainsi donc combien que ceux qui ont usé du mot de Perfection, l'ayent bien entendu, toutesfois d'autant qu'il y en a eu qui l'ont destourné à un sens contraire (comme i'ay dit) retenons le mot d'Integrité. Voici donc Iob, qui est nommé entier. Comment? c'est pource qu'il n'y a eu nulle hypocrisie, ne fiction en lui qu'il n'a point eu le coeur double: car l'Escriture quand elle veut mettre le vice repugnant à ceste vertu ici d'integrité, elle dit, Coeur et coeur, c'est à dire, double coeur. Notons donc, qu'en premier lieu ce titre est attribué à Iob, pour monstrer qu'il a eu une affection pure et simple, qu'il n'a point eu comme un oeil d'un costé, et l'autre d'autre, qu'il n'a point seulement servi à Dieu à demi, mais qu'il a tasche de s'adonner là du tout. Vray est que nous ne pourrons iamais avoir telle integrité que nous tendions à ce but la, comme il seroit à souhaitter: car ceux qui suivent le droit chemin, encores vont ils en clochant, ils sont tousiours debiles, qu'ils trainent les iambes, et les ailes. Ainsi donc est - il de nous, cependant que nous serons environnez de ce corps mortel: iusques à ce que Dieu nous ait desveloppez de toutes ces miseres, ausquelles nous sommes subiets, iamais il n'y aura en nous une integrité qui soit parfaite, comme nous avons dit. Hais tant y a neantmoins qu'il nous faut venir à ceste rondeur, et que nous renoncions à toute feintise et mensonge. Et au reste notons que la vraye saincteté commence par dedans: quand nous aurions toute la plus belle apparence du monde devant les hommes, que nostre vie seroit si bien reglee, qu'un chacun nous applaudiroit, si nous n'avons ceste rondeur, et integrité devant Dieu, ce ne sera rien. Car il faut que la fonteine soit pure et puis que les ruisseaux en decoulent purs: autrement l'eau pourroit bien estre claire, et si ne laissera point d'estre amere, ou avoir quelque autre mauvaise corruption en soy. Il faut donc que nous commencions tousiours par ce qui est dit, Que Dieu veut estre servi en esprit et en verité du coeur, ainsi qu'il eu est parlé au 5. de Ieremie (v. 3). Il faut donc que nous apprenions en premier lieu de former nos coeurs à l'obeissance de Dieu. Or apres que Iob a esté nommé entier, il est dit, Qu'il estoit droit: ceste droiture ici se rapporte à la vie qu'il a menee, qui est comme les fruicts de ceste racine, que le Sainct Esprit avoit mis auparavant. Iob donc a-il eu le coeur droit et entier? sa vie a esté simple, c'est à dire, il a cheminé, et vescu avec ses prochains sans nuire à personne, sans faire ni iniure, ni moleste à nul, sans appliquer son estude à fraude, ni à malice sans cercher son profit aux despens d'autruy. Voila donc ce qu'emporte ceste droiture, qui est ici adioustee. Or par cela nous sommes admonnestez d'avoir une conformité 29 entre le coeur et les sens exterieurs. n'est vray (comme i'ay dit) que nous pourrons bien nous abstenir de mal faire, nous pourrons bien avoir belle apparence devant les hommes, mais ce ne sera rien, si devant Dieu il y a de l'hypocrisie cachee, et de la fiction, quand on viendra à ceste racine, qui est au dedans du coeur. Que faut-il donc? que nous commencions par ce bout-la, comme i'ay dit: mais si est-ce que pour avoir bonne integrité, il faut que les yeux, et les mains, et les pieds, et les bras, et les iambes respondent, qu'en toute nostre vie nous declarions que nous voulons servir à Dieu, et que ce n'est point en vain que nous protestons, que nous voulons garder ceste integrité au dedans. Et voila pourquoy aussi S. Paul exhorte les Galates (6, 25) de cheminer selon l'esprit, s'ils vivent selon l'esprit: comme s'il disoit, Il est vray qu'il faut que l'Esprit de Dieu habite en nous, et qu'il nous gouverne: car ce ne seroit rien d'avoir une belle vie, qui pleust aux hommes, et qui fust en grand' estime, sinon que nous fussions renouvelez par la grace de Dieu. Mais quoy? Il faut que nous cheminions, c'est à dire, il nous faut monstrer par effet, et par nos oeuvres comment l'Esprit de Dieu regne en nos mes, car si les mains sont pollues ou de larcins, ou de cruauté, et autres nuisances, que les yeux oyent entachez de mauvais regards et impudiques, de convoitises du bien d'autruy, ou d'orgueil, et de vanité que les pieds courent au mal (comme l'Escriture en parle) par cela nous monstrons bien que le coeur est plein de malice, et de corruption: car il n'y a ne pieds ne mains, ni yeux qui se conduisent d'eux-mesmes: la conduite vient de l'Esprit, et du coeur. Ainsi donc apprenons d'avoir ceste conformité que l'Escriture nous monstre en ce passage, quand il est dit, Que Iob ayant ceste integrité et rondeur, a vescu aussi droitement, c'est à dire, qu'il a conversé avec ses prochains sans aucune nuisance, sans cercher son profit particulier, mais qu'il a gardé equité avec tout le monde. Et voila aussi en quoy Dieu veut esprouver si nous le servons fidelement, ou non: non pas qu'il ait besoin de nostre service, ne de tout ce que nous lui pouvons faire: mais quand nous faisons bien à nos prochains, que nous gardons loyauté à un chacun, comme nature mesme nous enseigne, en cela nous rendons tesmoignage que nous craignons Dieu. Nous en verrons beaucoup, qui feront des grands zelateurs, s'il ne tient qu'à disputer, et à faire beaucoup de devis, pour dire qu'ils s'estudient de servir à Dieu, et de l'honorer: mais cependant si tost qu'ils ont affaire à leurs prochains, on cognoist ce qu'ils ont au coeur: car ils cerchent leur advantage, et ne font pas conscience d'attirer à eux, et de tromper quand ils en auront la puissance par quelque moyen 30 que ce soit. Ceux donc qui cerchent leur avantage et profit, il n'y a nulle doute qu'ils Sont hypocrites, et que leur coeur est corrompu: quelques beaux zelateurs qu'ils soyent, Dieu declare qu'il n'y a qu'ordure et poison en leur coeur. Et pourquoy? s'il y a rondeur, il faut qu'il y ait droiture. c'est à dire, si l'affection est pure au dedans, quand nous conversons avec les hommes, nous procurerons le bien d'un chacun, tellement que nous ne serons point adonnez a nous, et à nostre particulier, mais nous aurons ceste equité, que Iesus Christ dit estre la reigle de vie, et toute la somme de la Loy, et des Prophetes, que nous ne facions à aucun sinon ce que nous voudrions qu'on nous feist. Ainsi donc notons, qu'en ceste louange de lob il y a beaucoup de gens qui sont condamnez, quand non seulement le Sainct Esprit declare, que cest homme a eu une integrité devant Dieu, mais aussi droiture et rondeur entre les hommes. Ceste rondeur qu'il prononce servira de sentence et condamnation à tous ceux qui seront pleins de malice, à tous ceux: qui ne demandent qu'à ravir et attrapper le bien d'autruy, qui ne demandent qu'à piller la substance des autres. Ceux-la sont condamnez en ce mot ici. Or il sensuit qu'il craignoit Dieu, qu'il estoit homme craignant Dieu, et se retirant du mal. Et aussi quand Iob a eu ceste louange d'avoir gardé droiture et equité entre les hommes, il falloit bien qu'il cheminast devant Dieu: car sans cela le reste n'estoit rien estimé. Vray est que nous ne pouvons vivre avec nos prochains (comme desia i'ay dit) sans faire mal a nul, procurant le bien d'un chacun, si ce n'est que nous regardions à Dieu: car ceux qui suivent leur naturel, encores qu'ils ayent de belles vertus (ce semblera) toutesfois ils sont preoccupez de l'amour d'eux-mesmes, et n'y a qu'ambition qui les pousse, ou quelque autre regard, tellement que tout ce qu'il y a d'apparence de vertu en eux, est corrompu par cela: mais combien que nous ne puissions point avoir ceste droiture sans craindre Dieu, si est-ce que ce Sont deux choses distinctes, que de servir Dieu, et honorer nos prochains, comme aussi Dieu les a distinguees en sa Loy, quand il a voulu qu'elle fust descrite en deux tables. Notons donc, que comme par ci devant sous ce mot de droiture, le Sainct Esprit a voulu declarer comme lob a conversé entre les hommes, aussi quand il dit, qu'il a eu crainte de Dieu, il veut amener la religion qui estoit en luy. Or par cela nous sommes admonnestez, que pour bien regler nostre vie, il faut que nous regardions Dieu, et puis nos prochains: que nous regardions Dieu (di-ie) à fin de nous adonner à luy, à fin de luy rendre l'hommage qui luy est deu: que nous regardions nos prochains, SERMON I 31 à fin de nous acquiter de nostre devoir envers eux selon que nous sommes admonnestez pour les aider, pour vivre en equité, et droicture: et puis que Dieu nous a conioints les uns aux autres, qu'un chacun advise d'employer toutes ses facultez au bien commun de tous. Voila comment c'est que nous avons à regarder et Dieu, et les hommes pour bien reigler nostre vie, car celuy qui se regarde, il est certain qu'il n'a que vanité en soy: car si un homme veut ordonner sa vie, tellement qu'il semble aux hommes qu'il n'y ait que redire on luy et cependant que Dieu le desavouë, qu'est-ce qu'il gaignera, quand il aura mis grand' peine de cheminer, en sorte qu'un chacun le magnifie? Il n'y a que pollution quant à Dieu, et faut que la sentence escrite en sainct Luc. (16, 15) soit accomplie, Que ce qui est haut et excellent devant les hommes, n'est qu'abomination devant Dieu. Notons donc que iamais nous ne pourrons ordonner nostre vie comme il appartient, si nous n'avons les yeux fichez en Dieu, et à nos prochains. En Dieu, et pourquoy? fin que nous sachions que nous sommes creez à sa gloire, pour le servir et adorer: car combien qu'il n'ait pas affaire de nous, comme auront nos prochains, et que cela ne luy apporte ne chaud ne froid, si est-ce qu'il a voulu avoir des creatures raisonnables, qui le cogneussent, et l'ayans cognu, luy rendissent ce qu'il luy appartient. Au reste quand il est parlé de la crainte de Dieu, notons que ce n'est pas une crainte servile (qu'on appelle) mais c'est pour l'honneur que nous luy devons, comme il est nostre pere et nostre maistre. Craignons-nous Dieu? il est certain que nous ne demanderons qu'à l'honorer, et à estre du tout siens. Le cognoissons-nous? Il faut que ce soit en telle qualité comme il se declare, c'est à savoir, nostre Createur, et celuy qui nous maintient, et qui monstre une telle bonté paternelle, qu'il faut bien que nous luy soyons enfans, si nous ne luy voulons estre par trop ingrats. Il faut aussi que nous cognoissions la maistrise et superiorité qu'il a sur nous, à fin que luy rendans l'honneur qui luy est deu, un chacun de nous aprenne à luy complaire en tout et par tout. Voila comme sous ce mot de crainte de Dieu, toute la religion est comprinse, c'est a savoir tout le service, et l'hommage que les creatures doivent à, leur Dieu. Or c'a esté une vertu bien excellente en Iob de craindre ainsi Dieu, veu que tout le monde s'estoit destourné du droit chemin. Quand nous oyons cela, apprenons que nous n'aurons nulle excuse, encores que nous conversions entre les plus desbordez du monde, si nous ne sommes adonnez au service de Dieu, comme nous devons. Or cecy est bien à noter, pource qu'il semble à beaucoup de gens quand ils sont entre les espines, que les voila quites et bien 32 excusez: et si puis apres ils se corrompent, s'ils hurlent entre les loups (comme on dit) que c'est tout-un, et que Dieu leur pardonnera. Au contraire, voici Iob qui est appelé homme craignant Dieu. En quel pays? ce n'est pas en Iudee, ce n'est pas en la ville de Ierusalem, ce n'est pas au temple: mais c'est en un lieu pollu, au milieu de ceux qui estoyent du tout pervertis. Estant donc entre telles gens, si est-ce qu'il s'est conservé, et a vescu tellement, qu'il a cheminé purement avec ses prochains, combien que tout fust alors plein de cruautez, d'outrages, de pilleries, et de choses semblables. Notons que cela nous retournera à tant plus grande vergongne, si de nostre costé nous ne regardons à nous conserver purement au service de Dieu, et de nos prochains, quand il nous en donne une telle occasion comme nous avons, c'est à savoir que iournellement la parole de Dieu nous est preschee, que nous sommes enhortez, qu'il nous redresse quand nous avons failli. Il faut bien donc que nous soyons attentifs a, ce qui nous est ici monstré. Or pour conclusion notons bien ce qui est ici adiousté au texte, qu'il s'est retiré du mal. Car voici comme lob a surmonté toutes les difficultez, et combats qui l'eussent empesché de servir à Dieu, et de vivre droitement avec les hommes, c'est pource qu'il s'est recueilly à soy, qu'il a bien cognu que s'il se fust donné licence de faire comme les autres, qu'il eust esté un homme du tout adonné à vices, qu'il eust esté ennemi de Dieu, Iob donc n'a point ainsi cheminé en la crainte de Dieu, en telle rondeur et integrité sans beaucoup de combats, sans que le diable ait machiné de le pervertir, et le mener aux corruptions de tout le monde: mais il s'est retiré du mal, c'est à dire, il s'est retenu. Que faut-il donc que nous facions? encores que nous soyons en l'Eglise de Dieu, si est-ce que nous verrons beaucoup de maux: et (quoy qu'il en soit) iamais il n'y aura telle rondeur ni pureté, que nous ne soyons meslez parmi beaucoup de contempteurs, de gens desbauchez, qui seront tisons d'enfer, pestes mortelles pour tout infecter. Il faut donc que nous soyons sur nos gardes, veu qu'il y a de grands scandales, et dissolutions, par lesquelles nous serions incontinent desbauchez. Que faut-il donc? retirons nous du mal: cest à dire bataillons contre tels assauts à l'exemple de Iob: et quand nous verrons beaucoup de vices, et de corruptions regner au monde, encores qu'il nous faille estre meslez parmi, que neantmoins nous n'en soyons point pollus et que nous ne disions point comme de coustume, qu'il nous faut hurler entre les loups: mais plustost que nous advisions à l'exemple de Iob de nous retirer du mal, et de nous en retirer en telle sorte que Satan ne puisse nous y faire IOB CHAP. I. 33 adonner pour toutes les tentations qu'il nous mettra en avant: mais que nous souffrions que Dieu nous purge de toutes nos ordures et infections, comme il nous l'a promis au nom de nostre Seigneur Iesus Christ, iusques à ce qu'il nous ait retirez des souillures, et pollutions de ce monde, pour nous 34 conioindre avec ses Anges, et nous faire participans de ceste felicité eternelle, à laquelle nous devons maintenant aspirer. Or nous nous presenterons devant la face de nostre bon Dieu etc. SERMON SECOND SUR LE I. CHAPITRE. 2. Or sept ils masles luy estoyent nais, et trois filles. 3. Et avoit grande chevance de bestail: à sçavoir sept mille moutons, et brebis, trois mille chameaux, cinq cens couples de boeufs, cinq cens asnesses, et grand' famille, tellement qu'il surmontoit tous ceux d'Orient. 4. Et ses fils alloyent et faisoyent convives par leurs maisons, un chacun en son iour: ils convioyent aussi leurs trois soeurs pour manger et boire avec eux. 5. Quand le tour des banquets estoit accompli, Iob envoyoit vers ses enfans, et les sanctifioit: et se levant de matin il offroit holocaustes selon le nombre d'eux: car il disoit, Possible mes enfans auront peché, ils n'auront pas benit le Seigneur en leurs coeurs. Ainsi donc Iob en faisoit tous les iours. Nous vismes hier les louanges que le Sainct Esprit attribuoit à Iob, non pas tant pour luy, comme pour nostre instruction, afin que nous sachions comme nous avons à regler notre vie, c'est que nous cheminions en rondeur de coeur, qu'il n'y ait point de fiction en nous, et cependant que nos oeuvres aussi rendent tesmoignage d'une telle simplicité. Au reste, que nous craignions Dieu, sachans que c'est à luy qu'il nous faut rapporter toute nostre vie, et que c'est à son honneur que nous devons estre dediez. Et pource que nous sommes tousiours environnez de beaucoup de scandales, et que le diable machine de nous destourner du bon chemin, que nous soyons sur nos gardes pour nous retirer du mal, pour nous recueillir à Dieu, attendant que nous soyons du tout separez des pollutions de ce monde par la mort. Or maintenant il s'ensuit au texte, Que Iob estoit un homme fort riche, et mesmes une grande partie de son avoir nous est ici recitee. Ce n'est point peu de chose d'avoir sept mille bestes blanches, d'avoir cinq cens couples de boeufs, tant d'asnesses, tant de chameaux. Voila donc une grande chevance pour un homme: et de fait il est dit, qu'il surmontoit tous ceux d'Orient. Or nous verrons ci apres pourquoy ceci nous est recité: car sa patience a esté tant plus louable quand estant despouillé d'un si gros bien, estant mis a povreté extreme, toutesfois il est demouré paisible comme s'il avoit perdu bien peu de chose. Voilà donc Dieu qui l'a tant mieux experimenté. Mais cependant notons quelle a esté la vertu de Iob quand les richesses ne l'ont point aveuglé en orgueil, et n'ont point fait qu'il s'attachast par trop au monde, ou qu'il quittast le service de Dieu: comme nous voyons que beaucoup sous ombre qu'ils sont riches, sont si fiers, qu'il est impossible de les donter, ils abusent de leur credit pour opprimer les povres gens, et outre ce qu'ils sont pleins de cruauté, il y a aussi bien des pompes, tellement que les richesses ont beaucoup de mauvaises queues. Ce n'est point donc en vain qu'il nous est ici dit que Iob estant ainsi riche, neantmoins a tousiours persisté au service de Dieu, et qu'il s'est tenu en ceste simplicité, dont il est ici fait mention. Or à son exemple les riches de ce monde sont admonnestez de leur devoir, c'est qu'ils regardent bien quand Dieu leur a mis abondance entre mains, qu'ils n'y soyent point enveloppez, comme aussi le Pseaume les exhorte: et puis suyvant ce que sainct Paul dit à Timothee (1. Tim. 6, 1,), Qu'ils ne soyent point eslevez en fierté, et qu'ils ne mettent point leur esperance aux choses caduques de ce monde, et où il n'y a nulle certitude: car celuy qui est auiourd'huy bien riche, pourra estre appovri demain, quand il plaira à Dieu. Ainsi donc, voyans que ces biens ici sont fragiles, et que nous en pouvons estre tantost privez, les riches (dit S. Paul) doivent bien regarder à eux, pour ne point s'appuyer là dessus, et ne faire point une idole de leurs biens, comme s'ils estoyent certains de les posseder, et d'en iouir à tousiours, mais qu'ils soyent prests de les resigner. Et en somme (comme il est dit en un autre passage) (1. Cor. 7, 29) que ceux qui ont SERMON II 35 champs et vignes, et prez, et terres, argent et marchandise regardent d'en user comme s'ils navoyent rien, qu'ils soyent povres de coeur. Voila donc ce que nous avons à noter sur ce passage. Et qu'on n'allegue point qu'il est bien difficile de se maintenir purement au milieu de tant de richesses, veu que Iesus Christ mesmes les appelle espines: car l'exemple de Iob condamnera tous ceux qui ne se gardent point impollus, quelque difficulté qu'il y ait. Il est bien certain qu'un homme riche aura beaucoup plus d'affaires à. cheminer en la crainte de Dieu, qu'un povre. Vray est que la povreté de soy apporte beaucoup de tentations: car quand un homme est en necessité, alors il regarde, que doy-ie devenir? et le diable le pousse à deffiance: sur cela il sera induit à murmurer contre Dieu, comme nous voyons que beaucoup se despitent. et leur semble que Dieu leur fait tort et ne savent de quel costé se tourner, et puis ils concluent; Puis que ie ne puis gaigner ma vie par mon labeur sans faire tort à autruy, il faut que i'y procede autrement. Sur cela ils se donnent licence de piller et desrober, et font beaucoup de mauvais tours, et choses dommageables à leurs prochains. Voila (di-ie) les tentations qu'apporte la povreté. Mais si on fait comparaison, il est certain que les plus riches auront de plus grands assauts beaucoup, d'autant que Satan est tousiours apres pour leur bander les yeux, afin qu'ils se mescognoissent, et que s'estans oubliez, ils s'eslevent contre Dieu qu'ils, soyent du tout attachez à ce monde, qu'ils se moquent de la vie celeste, qu'ils se persuadent que rien ne leur peut nuire, qu'ils abusent de leur credit en beaucoup de sortes, qu'il ne leur chaille de rien, qu'ils ne puissent porter nul ioug, qu'ils ne se vueillent assubietir à nulle raison, qu'il leur semble que les autres ne sont pas dignes de converser avec eux, tellement que s'il leur estoit possible, ils raviroyent la clairté du soleil aux povres, d'autant qu'ils le font à croire, qu'ils meritent bien d'estre separez, et mis comme en un reng à part. Voila donc les corruptions qu'apportent les richesses et autres, infinies: mais si est-ce qu'il n'y a nulle excuse pour ceux qui sont riches. Pourquoy? Voici Iob qui sera constitué leur iuge devant Dieu, d'autant qu'il n'a point esté corrompu ne perverti par une grande abondance, et quantité de biens qu'il avoit, que tousiours il n'ait servi à Dieu en simplicité. Or si les riches sont rendus inexcusables, que les povres aussi regardent bien à eux: car nous avons desia dit, qu'il est plus facile à un homme à qui Dieu n'aura point donné si grande abondance, de cheminer simplement, qu'à ceux qui ont grand' vogue. C'est comme si quelqu'un estoit en une petite nacelle, et en une riviere petite: 36 et bien, il est vray qu'il pourra chanceler, il est vray qu'il pourra heurter contre quelque arbre, contre un bord de la riviere, mais il n'est pas en tel danger, comme celui qui est en quelque navire au milieu de la mer, là où les vagues, et les tempestes sont beaucoup plus impetueuses. Ainsi (di-ie) est-il des povres et des riches: car estans en ce monde, il est vray que nous nageons, et pouvons estre agitez de tempestes, nous pouvons heurter contre quelque chose, et estre tousiours en danger: mais les povres sont comme en un petit ruisseau, et les riches sont comme au milieu de la mer qu'il ne faut rien pour les abismer en quelque gouffre. Si donc il n'y a nulle excuse pour les riches, que sera-ce de ceux, ausquels Dieu donne le moyen de se contenir en simplicité? Nous voyons donc, qu'il y a ici instruction generale pour servir à tous, et à grands et à petis, et qu'il faut qu'un chacun face son profit de l'exemple qui nous est ici mis devant les yeux Or cependant la vertu de Iob est bien à priser: car nous oyons la sentence de nostre Seigneur Iesus Christ qu'il est bien difficile qu'un homme riche entre iamais au royaume des cieux. Non pas que les richesses de soy empeschent que nous ne servions à Dieu comme i'ay dit: mais cela procede de nostre malice, et corruption, que tant s'en faut que nous prenions occasion d'estre attirez à Dieu par les biens qu'il nous eslargit, que plustost nous en sommes eslongnez. Cependant donc nous voyons que ç'a esté une vertu admirable en Iob, quand au milieu de telles richesses, il n'a point eu les yeux bandez pour concevoir quelque fierté en son coeur, qu'il n'a point cheminé par dessus les autres, qu'il n'a point oublié Dieu, qu'il n'a point esté un homme dissolu en vanitez, ni en pompes, mais qu'il a poursuivi son train qu'il avoit commencé. Voila donc la vertu qui estoit louable en lui. Mais c'est afin que si nous ne pouvons parvenir à estre du tout egaux, qu'un chacun regarde à soy, et que nous tendions à ce but qui nous est proposé. Au reste nous voyons aussi que les richesses ne sont point à condamner de soy, comme il y a des phantastiques qui imaginent qu'un homme riche ne peut estre Chrestien, car qu'on trouve des povres qui puissent estre accomparez à Iob en telle vertu, et alors on condamnera les richesses: mais quand on aura bien cerché tous les povres du monde, à grand' peine s'en trouvera-il un qui approche de cest homme ici. Puis qu'ainsi est donc, notons que les richesses de soy, et de leur nature ne sont point à condamner, et mesmes c'est un grand blaspheme contre Dieu, si on reprouve tellement les richesses, qu'il semble qu'un homme qui les possede en soit du tout corrompu, car les richesses dont procedent-elles, sinon de Dieu? On s'adresse donc à Dieu IOB CHAP. II. 37 quand on les condamne. Et puis il nous faut noter, qu'il faut que Dieu besongne beaucoup plus miraculeusement en un homme riche qu'en un povre, comme nous avons dit. Car nous avons monstré la difficulté qu'aura un homme, quand les biens lui abondent, à se maintenir en simplicité et droiture. Il est donc besoin que Dieu desploye une vertu singuliere de son sainct Esprit pour conserver les riches, afin qu'ils ne se corrompent pas. Or si on mesprise une telle grace de Dieu, ne s'esleve-on point à l'encontre de lui ? Par cela donc nous sommes admonestez de ne point condamner les richesses de soy: comme aussi nous voyons que nostre Seigneur Iesus Christ nous le monstre, conioignant au royaume des cieux les povres avec les riches, quand il parle du Lazare en sainct Luc. Il dit bien là que les Anges ont porte le Lazare, combien qu'il fust reietté des hommes, que ce fust une povre creature dont on ne tenoit conte. en sorte qu'il estoit là delaissé de tous: neantmoins voila les Anges qui portent son esprit au sein d'Abraham. Et qui estoit Abraham? Un homme riche, et en bestail, et en argent, et en famille, en toutes choses, excepte en possessions, et champs, car cela aussi ne lui estoit point licite. Il falloit qu'il attendist que Dieu loi donnast le pais de Chanaan en heritage. Il est vray qu'il acheta bien un sepulchre, mais il n'avoit nul heritage, cependant si est-ce que son avoir estoit bien gros. Quand donc nous voyons que l'ame du Lazare est portee par les Anges au sein d'Abraham, qui est le pere des fideles, cognoissons que Dieu par sa grace, et par sa bouté infinie appele et les riches et les povres à salut. Et e est à ce propos aussi que S. Paul dit, (1. Tim. 2, 4) que Dieu veut que tous hommes soient sauvez, car il parle des princes et des rois, lesquels s'abusent ordinairement en leur grandeur, et ne' se peuvent renger à Dieu: il leur semble mesme qu'ils ne soyent plus hommes mortels: tant y a que Dieu en discerne d'aucuns, et ne veut point que tout soit perdu' et perisse. Voila donc ce que nous avons noter. Mais cependant que les riches ne se flattent point, mais qu'ils cognoissent qu'ils sont comme sur une glace, où ils pourroyent bien tost trebuscher, qu'ils sont comme au milieu des espines, qu'il faut bien donc qu'ils se gardent songneusement d'estre picquez. Voila donc comme nous devons tous estre incitez à solicitude pour nous recommander à Dieu, à fin de cheminer selon la volonté. Or sur ce qu'il est dit, que lob avoit sept enfans masles, et trois filles, notons que c'est pour signifier que Dieu avoit mis sa benediction sur lui pour le faire prosperer en toutes sortes. Et (comme desia nous avons touche) nous verrons ci apres mieux la cause pourquoi tout ceci est exprimé, et l'intention du sainct Esprit, c'est à savoir, que c'a 38 esté une vertu beaucoup plus grande à Iob de porter patiemment que Dieu l'ait privé de tout ce qu'il lui avoit mis entre les mains. Or il est dit aussi bien, comme ses enfans s'estoyent portez' et comme lui aussi de sa part les avoit gouvernez en la crainte de Dieu. Et c'est à fin que nous sachions quand Dieu l'a affligé, qu'il a monstré par effect qu'il peut disposer de ses creatures à son plaisir, qu'il nous faut baisser les yeux encores que nous soyons confus, ne voyans point la raison pourquoi Dieu traitte ainsi rudement les hommes, et faut que nous confessions qu'il est iuste, attendans qu'il nous revole pourquoi c'est qu'il dispose les choses ainsi. Or maintenant poursuivons ce qui nous est ici recité. Il est dit, Que les enfans de Iob faisoyent tous les iours des banquets l'un apres l'autre, chacun à son tour, et appelloyent leurs soeurs pour venir à leur compagne. Il est vrai que nature incitera bien les freres d'avoir amour mutuelle ensemble: mais tant y a que les hommes sont si malins, qu'il y en a bien peu qui regardent ce qu'emporte la fraternité. Qu'ainsi soit nous en verrons plusieurs qui sont ennemis mortels comme chiens et chats: ils sont freres, mais cependant ils ne laissent point d'avoir haines et rancunes entre eux tellement que l'un voudroit avoir mangé l'autre. Nous en verrons donc de tels (comme les hommes s'abastardissent en cruauté) que les freres ne sauront que c'est de concorde, ne d'amitié: et encores que cela n'y soit point, si est-ce qu'un chacun est tellement adonné à soy, qu'il y en a bien peu qui s'entr'aiment comme Dieu les instruit. Voici donc le sainct Esprit qui nous met devant les yeux un miroir, pour nous faire contempler qu'il y a eu bonne concorde et amour entre les enfans de Iob, et que mesmes ils se sont tousiours exercez en cela, à fin de ne donner nulle mauvaise suspicion l'un à l'autre. Car les banquets qu'ils faisoyent, n'estoyent sinon pour rendre tesmoignage de leur fraternité et concorde. Et voila pourquoi il est dit notamment: Qu'ils envoyoyent querir leurs soeurs, à fin que l'amitié se declarast par tout. Voici une grande vertu, mais cependant si voit-on que Iob a craint, qu'il n'y eust de la faute en ce qui estoit institué pour bien, et pour une bonne fin: neantmoins donc voici Iob qui pense , Dieu y sera offensé. Or cest exemple est bien notable: il est vrai que c'est une chose aussi plaisante à Dieu qu'il y en ait point, que concorde et amitié entre les hommes, mesmes entre les freres. Nous oyons ce qui est dit au Pseaume (133), c'est une chose ioyeuse quand les freres sont unis, c'est comme la rosee qui descend pour donner substance, et nourriture aux champs, c'est comme l'onction, qui a decoulé de la barbe d'Aaron, a fin que l'odeur en fust espandue sur SERMON II 39 toute sa robe. Voila deux similitudes, qui sont pour monstrer que Dieu aime paix, et amitié entre les hommes, et sur tout entre les freres: c'est assavoir que c'est pour entretenir le genre humain, tout ainsi que les champs, et les prez prennent nourriture de la rosee du ciel, et aussi que c'est une chose qui est de bonne odeur devant Dieu, que ce lui est un sacrifice bon et agreable, tout ainsi que l'odeur de ceste onction sacree qui fut mise sur la teste d'Aaron. Or cependant il est là parlé de ceux qui s'entretiennent selon Dieu: car les meschans pourront bien avoir quelque affection d'amour l'un à l'autre, ils pourront bien se bander pour faire leurs complots: mais tout cela est maudit, il faut que l'amitié viene de Dieu, et qu'elle s'y rapporte. Et voila pourquoi le nom de fraternité est mis, à fin que nous soyons enseignez de lever les yeux à Dieu, et y avoir nostre regard, quand il est question d'avoir amour mutuelle les uns aux autres. Cependant nous voyons ici que les choses qui sont les meilleures au monde, encores pourront tirer quelque corruption de la malice des hommes. En cela nous voyons que c'est de nostre nature, depuis qu'Adam a peché: depuis qu'il s'est oublié, c'est assavoir que lors le bien a esté converti en mal, voire combien que nostre intention soit bonne. Exemple, quand un mari aime sa femme, qu'un pere aime ses enfans, ce sont choses bonnes et sainctes, et louables: et neantmoins on ne trouvera point un homme au monda qui aime sa femme en telle mesure, qu'il n'y ait que redire, qui aime ses enfans d'une amour pure et entiere: mais il y aura tousiours quelque meslinge, quelque corruption. Et comment cela? Quand Dieu a ordonné, que le mari aime sa femme, et que notamment il est dit, Aimez vos femmes, comme vos propres corps, cela doit-il estre attribué à vice? Le bien peut-il estre converti en mal? Or cela vient de nostre maudite nature: comme il ne faudra qu'un grain de sel, ou une goutte de vinaigre pour corrompre le vin. Ainsi est-il de ce que les hommes ne se peuvent tenir en mesure, qu'ils n'auront point leurs affections si bien reglees, qu'il n'y ait a redire, qu'ils ne soyent a condamner en beaucoup d'endroits. Ainsi donc ne trouvons point estrange que Iob ait pensé que ses enfans pouvoyent avoir offensé Dieu en ce qui estoit bon et louable en soi, non point qu'il condamnast que les freres convinssent ensemble, mesmes qu'ils fissent bonne chere les uns avec les autres pour s'entretenir en amitié: Iob ne condamne point cela, mais cognoissant l'infirmité des hommes il sait qu'il est bien difficile de tenir mesure, qu'il n'y ait cependant quelque vice meslé parmi. Et pour ceste cause il a esté sur ses gardes, et a sanctifié ses enfans. Mais cependant 40 encores nous avons à noter, que lob a bien regardé, et cognu ce que l'experience nous monstre, qu'en tous banquets il y a tousiours quelque desordre, là où Dieu ne sera point honore comme il doit. Premierement, si on s'assemble, il y aura de la superfluité quelques fois aux viandes, et ceux qui seront assemblez par compagnie mangeront et boiront outre leur portion ordinaire. Et bien, on ne pense point a tous ces exces-la, et les plus saincts gens craignans Dieu y sont surprins. Vray est qu'ils ne seront point gourmans pour se farcir le ventre, et pour se saouler comme des pourceaux, tant moins encores seront-ils yvrongnes pour avoir leur esprit abruti: non, mais tant y a qu'ils peuvent bien exceder mesure. Et pourquoy? Nous voyons que sans y penser on s'escoule en cela. Ainsi donc voila desia un mal qui se fait en ces banquets, encores qu'ils soyent instituez pour bonne cause, et que l'intention de celui qui convie ses amis, et de ceux qui y viennent pour lui tenir compagnie, soit bonne: car à grand peine se passera-on qu'il n'y ait quelque faute, de laquelle mesmes on ne s'apperçoit point. Et puis quand on est là, combien y a-il de propos frivoles qui se tienent? La où on devroit manger comme en la presence de Dieu, et se resiouri comme avec ses Anges, il y aura des vanitez beaucoup, qui transporteront les hommes tellement, qu'il semble à beaucoup, qu'ils ne font point bonne chere, sinon qu'ils s'esgayent ie ne say comment: ie di mesmes des bons. Il y a encores d'autres mauvaises queues: et selon qu'on y pensera de pres, nous verrons que Dieu y est offensé, en plusieurs sortes. Ainsi donc notons bien, que Iob n'a point esté sans cause en perplexité, et en doute si ses enfans avoient peché contre Dieu, veu qu'ils faisoient ainsi des banquets, encores (comme i'ay dit) qu'ils fussent des gens fideles. Or si ainsi est, que là où les banquets sont reglez le mieux qu'il est possible, encores y a-il de la faute que Dieu condamne: que sera-ce de ceux qui chassent Dieu de leur compagnie, et de leur table, comme ordinairement on en usera? Car s'il est question de faire banquets, par où commence-on? Est-ce par invoquer le nom de Dieu? O il sembleroit que ce fust matiere de melancolie: il faut donc que le nom de Dieu soit enseveli. Est-on bien saoul? de rendre graces, il n'en est point de nouvelle. Car il faut qu'il leur souviene de la bonne chere qu'ils ont faite, c'est à dire qu'ils soyent pourceaux. Car si on pense à Dieu il semble que toute leur ioye qu'ils ont prinse en banquetant, soit changee en dueil, et puis tout y sera desbordé, tellement que il ne sera question que de tenir propos vilains et dissolus, ou bien propos de trahisons et malices, qu'il ne sera nouvelle, sinon de deschirer son prochain, qu'on ma IOB CHAP. I. 41 chinera contre cestui-cy, et contre cestui-là. Voila qu'emportent les banquets. Ainsi donc, puis que les hommes sont tant enclins à vices, il est impossible qu'il n'y ait de la faute, encores qu'ils ne se laschent point la bride du tout. Ceux donc qui s'assembleront pour complotter en toute malice et trahison, ie vous prie, ne faut-il point qu'il y ait là comme un gouffre d'enfer? Ainsi donc notons bien ce passage, à fin que quand nous aurons cogneu que les hommes sont tellement enclins à vice, qu'ils corrompent le bien, et le convertissent en mal, nous soyons tant plus sur nos gardes, à fin que quand il sera question de boire et de manger les uns avec les autres, nous passions tousiours condamnation, d'autant que Dieu y est offensé. Or il est vray que nous ne devons point avoir des scrupules, des superstitions, comme il y en a qui ne mangeront point un morceau de pain en repos de conscience, quand on leur dira, qu'il faut bien adviser à soy, là dessus il leur semble, Et bien, nous ne pouvons ne boire ne manger sans offenser Dieu: et puis quand ils ont fait de tels scrupules, pour dire, nous pechons, quelque chose que nous sachions faire: et à la parfin, bien, il faut donc nous desborder du tout. Il y en a (di-ie) qui se trouveront tels. Or ce n'est pas ainsi qu'il nous en faut faire, et ce n'est pas là que l'Escriture nous meine: mais soyons vigilans, et faisons bon guet, à fin que nous ne soyons point surprins. Quand nous serons assis à table pour boire et pour manger, que nous prions Dieu, luy demandans qu'il nous face la grace de nous tenir en telle sobrieté, qu'estans nourris à ses despens, nous soyons tant mieux disposez à le servir, que la viande ne soit point pour nous charger, mais pour nous sustanter, et nous donner vigueur, à fin que nous puissions tant mieux nous employer au service de nostre Dieu: qu'il nous face là grace de passer par ces choses corruptibles, à fin que nous aspirions tousiours à ceste vie celeste, à laquelle 11 nous convie par sa parole: car ce n'est point pour vivre un iour, ou dix, ou cinquante ans que Dieu nous entretient en ce monde, mais à ce que nous parvenions à ceste gloire celeste. Voila donc comme il nous en faut faire: et puis sommes-nous à table, mangeons pour estre refectionnez, tout ainsi comme si Dieu nous appateloit: et combien que nous soyons en ce monde prenans nostre nourriture de la viande, que nous sachions, Voici Dieu qui se monstre pere cavera nous, et nous testifie que nous sommes ses enfans, Il a le soin de ces povres corps icy, qui ne sont que pourriture, et encores veut il que son amour s'estende iusques la. Que donc nous soyons resveillez, et que nous soyons tant plus asseurez de la bonté de nostre Dieu, et de son amour paternelle, quand nous voyons qu'il nous 42 nourrit ainsi et sustante. Et voila pourquoy sainct Paul dit (1. Cor. 10, 31): Que soit que nous beuvions, ou mangions, il faut que nous facions le tout au nom de Dieu. Il y en a beaucoup à qui il semble qu'on ne se doit point souvenir de Dieu, quand il est question de boire et de manger: et c'est là qu'il nous faut tant plus penser de Dieu. Quand il donne ceste vertu au pain par sa parole, que nous en sommes sustantez, ne voila point Dieu qui nous monstre sa presence, et comme il a sa main estendue sur nous? Ainsi donc c'est là où il nous faut plus penser de lui: car voila comme les boire, et le manger sera sanctifié, quand nous ferons le tout au nom de Dieu. Or cependant quand ce viendra à rendre graces, que nous sachions qu'il nous pourra estre eschappé quelque faute: et bien, Dieu nous pardonnera ce mal-la, moyennant que nous tendions à lui. Et voila pourquoy il est ici dit notamment, Que Iob, apres que le tour estoit fait aux banquets de ses enfans, leur mandoit, qu'ils se sanctifiassent, et puis il offroit un sacrifice solennel pour chacun d'eux, disant: Possible mes enfans auront peché, qu'ils n'auront poinct benit Dieu: combien que de tout cela nous en dirons en la fin. Nous voyons donc que Iob n'estoit point comme ceux, qui apres avoir fait scrupule, concluent qu'il se faut desborder du tout. Mais Iob va au remede, c'est à savoir, et bien, Dieu nous supportera en nos infirmitez: encores que mes enfans n'ayent point fait du tout leur devoir, si est-ce que Dieu aura pitié et d'eux et de moy. Demandons lui donc pardon. Cependant Iob ne defend point à ses enfans de faire leurs banquets accoustumez. Et pourquoi? Car la chose de soy estoit bonne, comme nous avons dit. Si Iob eust dit, voici une chose meschante, Ô il n'eust point sacrifié: car ç'eust esté abuser du nom de Dieu, et prendre une mauvaise couverture. Les sacrifices ne sont pas ordonnez, à fin de nous retenir en mal, et qu'un chacun se nourrisse, et se flatte en ses peschez, pour dire, Ie pourray sacrifier, et voila Dieu qui sera contente. Iob donc ne sacrifie point pour dire que il entretiene une chose mauvaise: mais il cognoit que se s enfans font bien, quand ils font un tel recueil l'un à l'autre, et que c'est une chose louable. D'autant qu'il cognoist cela, il ne veut point trouver à redire à ce qui est bon, mais il cerche le remede à ce que s'il y a quelque faute cachee il plaise à Dieu de la corriger: pour dire, Et bien, ii faut demander pardon à Dieu, à fin qu'il supplie à nostre infirmité. Nous voyons donc comme Iob y procede, comme aussi nous y devons proceder. Or au reste notons, que quand Iob a mandé à ses enfans qu'ils se sanctifiassent, il a monstré en cela l'instruction, qu'il leur avoit donnée des leur enfance, c'est à savoir de servir à SERMON II 43 Dieu. S'il estoit dit simplement que Iob a sanctifié le Seigneur, on diroit, Et bien, c'estoit un preud'homme quant à lui, mais il n'a pas eu grande solicitude de ses enfans: ce lui a esté assez de s'acquitter envers Dieu, mais il a mis la bride sur le col aux autres. Or à l'opposite il est dit, qu'il leur a mandé, qu'ils se sanctifiassent, et cela se fust fait en vain, et eut este inutile, sinon qu'ils eussent long temps desia esté enseignez, comme ils devoyent cheminer en la crainte de Dieu. Et combien que desia ils fussent devenus hommes d'aage, et que chacun eust sa maison, et sa table à part: si est-ce neantmoins que Iob ne laissoit point de les tenir tousiours sous quelque discipline. Voila donc une instruction qui nous est bien utile, c'est à savoir, que les peres doivent tellement conduire leurs enfans, que Dieu soit honoré de tous. Et d'autant nous faut-il mieux noter ceste doctrine, que nous voyons qu'elle est si mal pratiquee. Car auiourd'huy ceux qui ont des enfans veulent bien qu'ils soyent enseignez: mais qu'ils soyent menez d'un zele, et affection de Dieu, à grand peine en trouvera on de cent l'un. Quoi donc? chacun pense à son profit. Il dira bien, ie voudrois que mon enfant fust enseigné: mais quoi? quand il aura bon esprit, qu'il parviene, qu'il se face valoir, qu'il amasse des biens, qu'il soit en credit, et en honneur. Voila les regards qu'auront les peres, quand ils voudront que leurs enfans soyent enseignez: mais de tendre à ceste simplicité pour dire, Ie me contente que mon enfent serve à Dieu, estant asseuré que Dieu le benira, qu'il le fera prosperer, et encores qu'il soit povre selon le monde, ie me contente que Dieu soit son pere: combien y en a-il qui ayent une telle consideration? Et Dieu aussi rend le payement aux peres tel qu'ils ont merité: car il leur semble qu'ils ont beaucoup fait quand ils auront avancé leurs enfans: et Dieu permet que leurs enfans leur crevent les yeux, que ce soyent des bourreaux qui les tormentent. Nous voyons cela à l'oeil: mais ils ne cognoissent point que c'est Dieu qui les chastie, et à bon droit. Et ainsi d'autant plus nous faut il bien noter la doctrine que nous monstre ici le sainct Esprit sous l'exemple de Iob, c'est à savoir que les peres tienent leurs enfans en telle bride, qu'ils les sollicitent à servir à Dieu. Et mesmes ceste circonstance n'est point à oublier, c'est à scavoir, que combien que les enfans de Iob fussent desia en aage d'homme, neantmoins le pere les tient tousiours comme en humilité, et les exhorte de demander pardon à Dieu, quand ils l'ont offensé, et de se purifier. Or auiourd'hui si tost que les enfans auront dix ans, ils cuideront estre hommes: il leur faudroit donner des verges quinze ans apres que ils portent les enseignes d'homme, et qu'il semble que ce soit merveilles: car ce ne sont que 44 petites ordures et de souffrir nulle correction, nulle doctrine, il n'en est nouvelle: il leur semble qu'on leur feroit tort, et iniure. ou contraire nous voyons comme il en est ici parlé. Mais quoi ? les peres sont bien dignes que leurs enfans ne leur obeissent point, et qu'ils ne s'assubietissent point à eux: Et pourquoi? car celui qui veut estre honoré, il faut qu'il soit honorable, c'est à dire, il faut qu'il monstre de quoy. Comment est-ce qu'un pere acquerra authorité envers ses enfans pour estre obey d'eux, et pour les entretenir en crainte? quand il aura une telle gravité, et attrempance en soi que les enfans devroyent avoir honte de luy contredire, et de se rebecquer à l'encontre de luy. Mais si les peres reiettent toute crainte de Dieu, comment est-ce que leurs enfans leur obeiront, quand eux. mesmes ne rendent point l'honneur à Dieu qui lui appartient? Voila donc qui est cause que les enfans se monstrent ainsi incorrigibles, et qu'on ne les peut tenir en bride: c'est d'autant que les peres sont desobeissans à Dieu. Or tant y a, que les peres, et les enfans sont ici condamnez: les peres pour leur nonchalance, s'ils ne regardent à instruire leurs enfans en la crainte de Dieu: et aussi les enfans, s'ils ne se laissent point gouverner par leurs peres. Et ils ont ici un bel exemple, car il est parlé de ceux qui pouvoyent dire, Et mon pere m'a tenu en bride du temps que i'estoye ieune, mais maintenant faut-il que ie soye tousiours tenu sous la verge? Les enfans de Iob pouvoyent parler ainsi, mais nous voyons combien qu'ils tienent mesnage, que neantmoins ils sont tousiours sous la conduite du pere: car il n'est pas dit au texte, qu'ils ayent contredit à ce qu'il leur a commandé, comme il est parlé des enfans d'Hely: mais ils ont obey, à fin d'estre participans des sacrifices qu'il offroit pour eux. Quand donc nous voyons cela, c'est bien pour condamner tous ces petits rustres, qui font des braves; et leveut les cornes, ils ne savent que c'est de discipline en façon que ce soit, ce ne sont que merdailles, et neantmoins ils veulent contrefaire les hommes: et ceux qui estoyent aagez, et advisez pour conduire un mesnage, encores voyons nous qu'ils estoyent retenus sous la conduite, et l'obeissance de leur pere. Au reste quant à ce mot de sacrifier, c'est selon la costume ordinaire de la Loy, que pour participer aux sacrifices, il falloit qu'on se purifiast pour y estre disposé deuëment. Et combien que Iob ne fust pas au pays là où la Loy de Moyse estoit escrite, ou bien mesmes qu'il a esté, comme il est vray-semblable, devant que Moyse fust nay: toutesfois cela a esté tousiours retenu entre les fideles, que quand ils devoyent sacrifier à Dieu, ils ont eu quelque signe de purgation, c'est à dire, de se nettoyer de leurs ordures, desquelles ils eussent IOB CHAP. I. 47 tellement que nous le pouvons tousiours contempler comme en face, cependant que l'Evangile se presche: car là Dieu se revele privément à nous. Ainsi donc il faut que nous ayons cest' affection et zele que i'ay dit, c'est à savoir, que nous lui soyons pleinement dediez, renonçans à toutes les ordures qui nous empeschent de le servir et honorer. Or il s'ensuit: e Iob sacrifiot selon le nombre de ses enfans. Nous avons desia touché' en brief, combien que Iob craignist que ses enfans n'eussent offensé Dieu, toutesfois qu'il ne leur defend point de converser ensemble, pource qu'il sait que c'est une chose bonne: mais il cerche le remede des infirmitez, ausquelles les hommes sont enclins et subiets. Au reste on pourroit demander, comment c'est qu'il a peu sacrifier, veu qu'il n'estoit point enseigné en la Loy, mesmes qu'il est vray semblable qu'il avoit vescu devant que Moyse fust nay. Or les sacrifices que les hommes offrent à Dieu sans foy, meritent d'estre reprouvez. Comment donc Iob a-il peu sacrifier, n'ayant nulle certitude de la volonté de Dieu? Or nous avons à reduire en memoire ce qui fut touché en la premiere lecture, c'est à savoir, que Dieu a voulu iusques à ce que son Eglise fust dressee entre les Iuifs, et que sa loy fust publiee par escrit, qu'il y eust tousiours quelque semence et residu par le monde, de gens, qui l'invoquassent en pureté de coeur. Il est vrai que tantost apres le deluge les enfans de Noë se sont corrompus: ie di ceux qui sont descendus de sa race, lesquels ayans la memoire toute fresche d'une vengeance si horrible de Dieu, n'ont pas laissé d'inventer beaucoup de superstitions, et d'aneantir le vray service de Dieu: tant y a toutesfois qu'il y en a resté quelques uns qui se sont maintenus en ceste pureté que Dieu commandoit. Et cela a esté à fin que Dieu eust tousiours quelque Eglise en ce monde, et quelque petit nombre de gens qui l'invoquassent, et cependant il a voulu aussi que cela tournast en condamnation aux incredules, et qu'ils fussent rendus tant plue inexcusables. Nous savons que les hommes taschent tousiours de se couvrir de ce titre d'ignorance, et leur semble qu'ils sont absous devant Dieu, quand ils ont ce bouclier: mais Dieu a voulu qu'il y eust quelque petit nombre de gens tousiours qui le servist en toute pureté, et ceux-là ont esté comme les iuges de tous ceux qui se sont destournez et esgarez du droit chemin. Ainsi en a-il esté de Iob. Tant y a que nous savons aussi que dés le commencement du monde, Dieu a institué les sacrifices: car s'ils eussent esté inventez à l'appetit des hommes, ce n'eust esté que fatras que Dieu eust reietté;, et singeries. Et d'avantage nous savons que les sacrifices d'Abel ont esté preferez à ceux de Cain, à cause de la foy. Or si Abel eust forgé 48 ceste façon de sacrifier à Dieu, il n'eust peu avoir aucune foy: car c'est le principal que Dieu nous conduise, et nous gouverne, et la foi ne peut iamais estre sans obeissance, il faut qu'elle responde à ce que Dieu aura institué. Ainsi donc nous voyons que Dieu a esté l'auteur des sacrifices qui ont esté depuis la creation du monde. Car quand il a commandé aux hommes de luy sacrifier, ce n'a pas esté qu'il ne leur ait monstré la fin et à quel but cela tendoit: car si les hommes eussent offert des bestes brutes sans intelligence, cela eust esté de nulle valeur, cela n'eust servi que de moquerie Or nous savons que Dieu instruit les siens pour leur salut. Ainsi donc il n'y a nulle doute, que Dieu commandant les sacrifices n'ait aussi monstré quel en est le vray usage, et comment ils pourront estre profitables aux hommes pour leur salut. Or ç'a esté a fin qu'ils se cognussent tous indignes d'approcher de lui, et qu'ils avoyent merité, la mort, qu'il falloit qu'ils se recogeussent tous coulpables, et cependant aussi qu'ils recogneussent qu'il y avoit encores quelque moyen de se reconcilier à luy. Et ainsi en premier lieu notons, que ceux qui ont usé droitement des sacrifices, et selon la volonté de Dieu, ont testifié qu'ils estoyent coulpables de mort, comme si on passoit une obligation autentique de quelque dette. Et voila aussi pourquoy sainct Paul parlant aux Colossiens (2, 14) des ceremonies de la Loy, les appelle des obligez, et des cedules, qui sont pour tenir les hommes accablez devant Dieu, pour monstrer qu'ils ne peuvent point fuir la condamnation de mort eternelle, n'estoit qu'il y eust un remede que Dieu donnast par sa misericorde gratuite. Or c'est desia une leçon bien bonne et bien utile, quand les hommes se recognoissent et confessent coulpables devant Dieu, et qu ils se mettent devant leurs yeux, ce qu'ils ont merité, que quand une beste brute est là tuee, ils cognoissent que c'est à cause de leurs pechez. Voila comme Dieu a voulu induire les hommes à humilité. Cependant il les a voulu aussi nourrir en esperance, que combien qu'ils fussent si miserables, neantmoins il y auroit un sacrifice offert, par lequel les pechez seroyent lavez. Voila comme les Peres anciens ont usé des sacrifices. Or cependant les Payens ont fait le semblable, mais ç'a esté sans foy: d'autant qu'ils n'ont pas cognu le Dieu, auquel ils devoyent faire hommage: d'autre costé ils n'ont point cognu que leur service fust agreable à Dieu, ils n'en ont eu nulle certitude: bref ils n'ont seu à quelle fin ni à quel propos ils sacrifioyent. Ainsi donc tout s'est fait à l'aventure, comme on dit, ç'a esté une peine frivole, mesmes Dieu a eu en detestation tous les sacrifices qui ont esté faits sans intelligence, et sans foy. Il est vray qu'il y avoit assez de pompes, mais cela n'a rien valu, d'autant qu'il nous IOB CHAP. I. 49 faut tousiours retenir ceste regle que l'Apostre nous donne, que les sacrifices n'ont rien valu exterieurement, sinon d'autant qu'ils estoyent fondez en l'obeissance de Dieu et de sa parole. Or il est vray, que Iob n'avoit point la Loy escrite, mais il suffit qu'il ait eu la doctrine qui estoit venue de Dieu, et laquelle Noé avoit donnee a ses enfans. Ceux qui ont perseveré en cela n'ont point esté enseignez par les hommes, et combien qu'ils ouissent la doctrine par les hommes, tant y a qu'ils ont tenu comme de Dieu ceste regle là: car il suffisoit bien que Dieu les enseignast de sa volonté, sans qu'il usast du moyen de ses Prophetes, comme il a fait depuis. Nous voyons donc maintenant que les sacrifices de Iob n'ont point esté faits à la volee, mais qu'il y a eu une foy certaine. il est dit? que Nohah apres le deluge a sacrifie à Dieu, voire prenant les bestes pures, par cela nous voyons qu'il avoit instruction du ciel: car ce n'estoit point à luy à discerner les bestes, pour dire, En voici qui sont pures et nettes, et les autres sont souillees: il falloit que Dieu l'eust instruit à cela. Ainsi donc en est-il de Iob, qui fait des sacrifices, non point qu'il on soit auteur seul: mais ; il se renge à la volonté de Dieu, par laquelle il est conduit et gouverné: et cela est propre à la foy, ainsi que nous avons dit. Or là dessus nous avons à noter en premier lieu, que des le commencement du monde Dieu a tellement permis les hommes aller en tenebres, que toutefois il leur a laisse quelques tesmoignages par lesquels ils fussent convaincus de leur malediction: et n'y eust-il que les cerimonies externes, cela estoit bien assez pour condamner les incredules. Au reste nous voyons aussi comme les hommes sont adonnez du tout à mal, veu qu'ils pervertissent les choses bonnes et sainctes: et quand Dieu leur a declaré sa volonté, ils la convertissent tout au rebours, et à l'opposite. Quand donc nous voyons que les hommes sont ainsi volages, cognoissons que nous avons besoin de prier Dieu, qu'il nous retiene en bride, et qu'il ne permette pas que nous declinions de la pureté de son service, comme il nous on adviendroit, sinon qu'il nous y retinst. Or cependant nous sommes aussi admonnestez, que ce n'est pas le tout de servir à Dieu on apparence, et d'avoir quelque belle monstre: mais que le principal est que nous le servions, sachans quel il est, et cognoissans sa volonté pour nous y tenir. Car il y a eu grande parade aux sacrifices des Payens, et mesmes aussi de ceux qui ont droitement servi à Dieu: et toutesfois les uns ont esté reprouvez, et Dieu les a eus en abomination, et les antres luy ont esté agreables. Les Payens sacrifioient on grand pompe, ils avoyent encens et parfums, et choses semblables, et les Iuifs mesmes en la Loi en faisoyent autant. Mais quoy ? Voila les Payens qui 50 veulent honorer Dieu sans l'avoir cogneu, d'autant qu'ils ne savent que c'est de Dieu, ne de sa maiesté: il faut bien qu'ils sacrifient à des idoles, qu'ils ont forgees et basties en leur cerveau. Dieu donc n'accepte point aucun service sinon celui qui lui est fait quand on l'a cognu. Voila pour le premier. Or pour le second, il faut que le service de Dieu soit spirituel. Les Payens ont estimé que Dieu seroit appaisé, quand on luy auroit offert un boeuf, ou un veau: et c'est une grande moquerie, comme si Dieu estoit transfiguré, et quand il seroit courroucé contre les hommes, qu'ils le peussent appaiser par ce moyen-la. Il faut donc avoir ceste reigle en premier lieu, que le service de Dieu est spirituel: il faut monter plus haut qu'à ces figures visibles: car elles nous doivent mener à une fin celeste, et non pas nous retenir ici bas en ce monde sans es lever nos esprits au ciel. Voila donc comme les fideles ont tousiours regardé à Dieu, quand ils ont sacrifié: et puis ils ont esté advertis de leurs vices, et de leurs pechez, à fin de s'y desplaire: Les Payens n'ont rien cognu de cela. Nous voyons donc maintenant qu'il ne nous faut point arrester à l'exterieur, quand il est question de servir à Dieu, mais il faut venir au principal, c'est à savoir, que nous cognoissions, quel est le Dieu que nous devons adorer, que nous sachions comment, et eu quelle sorte nous devons approcher de luy, et que les ceremonies (desquelles nous usons) nous conduisent à ce service spirituel, duquel il est ici parlé. Exemple: Les Papistes auiourd'huy auront beaucoup de ceremonies semblables à nous: car ils plieront bien les genoux quand ils voudront prier, ils auront d'autres telles choses: et bien, cependant nous voyons qu'ils ne savent où s'adresser, qu'ils s'en iront plier les genoux devant un marmouset de bois, ou de pierre, en cela monstrent-ils qu'ils ne savent que c'est de Dieu: et ainsi il faut que tout ce qu'ils pensent avoir de religion soit pollu, et prophane. Ils feront assez de singeries, mais ils pervertissent tout, d'autant qu'ils ne regardent point à ce que Dieu a commandé, plustost ils suyvent leurs propres inventions, et leur semble qu'ils ont beaucoup fait, quand ils auront amassé beaucoup de pieces. Or ils se travaillent en vain, d'autant qu'ils ne se retienent pas sous la regle de la parole de Dieu. Voila en quoi nous differons d'avec ceux qui ne cognoissent point qu'il y a un Dieu que nous devons adorer, et venir à lui par le moyen de nostre Seigneur Iesus Christ, et qu'il nous le faut servir selon sa parole. Quand nous aurons cognu cela, nous pourrons bien dire, que les sacrifices que nous offrirons sont agreables à Dieu, et qu'il les accepte. Mais notons aussi que beaucoup abusent mesmes de ceste forme, qui est bonne et saincte, d'adorer SERMON III 51 Dieu, d'autant qu'ils y vont brutalement. Comme quoy? Il est vray que nous n'aurons point icy d'idoles, il est vray que nous n'aurons point tous ces menus fatras qui sont en la Papauté, dont le service de Dieu est infecté, et corrompu. Mais combien y en a il qui pensent s'estre acquittez, quand ils auront fait quelque ceremonie, qu'ils auront oste leur bonnet, ou ployé leur genouil?? Les voile ( ce leur semble ) quittes devant Dieu, et cependant ils ne regardent point a ceste humilité, que i'ay dite, que quand nous approchons de Dieu, il faut que nous nous rendions coulpables devant luy a cause de nos pechez, ils ne regardent point le moyen de cercher grace en nostre Seigneur Iesus Christ, ils ne regardent point de se dedier a Dieu en toute pureté, pour luy estre sanctifiez:: rien de tout cela. Ils auront bien des ceremonies externes:: voire, mais ( comme i'ay dit) tout cela n'est rien. Ainsi donc apprenons de servir Dieu en esprit et en verité, et la foy sera une bonne guide a cela, quand nous aurons nos yeux fichez sur la parole de Dieu, laquelle nous conduira tousiours a nostre Seigneur Iesus Christ, qui est le patron celeste, et auquel il faut que nous contemplions quelle est la volonté de Dieu son pere, pour nous y ranger. Voila quant aux sacrifices, desquels il est ici fan' mention. Or quand il est dit, que Iob offroit des sacrifices selon le nombre de ses enfans, c'est pour monstrer, qu'il n'a point espargne sa substance, laquelle Dieu luy avoit mise entre mains. S'il eust este povre homme, il n'eust pas laisse d'estre agreable a Dieu, encores qu'il n'eust apporté nuls sacrifices: mais d'autant qu'il a le moyen et la faculté de ce faire, il est dit, qu'il s'y employe. Or maintenant appliquons cecy a nous. I'ay desia dit, que nous n'avons plus les sacrifices, qui ont este devant la venue de nostre Seigneur Iesus Christ: mais quand il est question de prier Dieu (comme c'est le principal service qu'il demande, que nous l'invoquions) que nous confessions, que tout nostre bien gist en luy, et que nous luy rendions actions de graces pour ses benefices, et que nous taschions de nous sanctifier et corps et ames, afin que le tout soit consacré a son honneur, et que nous servions aussi a nos prochains de ce qu'il nous a donne, sachans que nous sommes au monde, a fin que nous communiquions les uns avec les autres, tellement que personne ne soit adonne a soy, mais qu'on profite aux membres, ausquels Dieu nous aura conioints et unis. Puis qu'ainsi est donc, qu'un chacun regarde a sol. Il est vray que de prier Dieu, cela est commun a tous: mais encores si faut-il qu'un chacun de nous se solicite selon la cognoissance qu'il a. Quand un homme sera mieux instruit que les autres, il est certain 52 qu'il don' avoir tant plus grande vehemence et ardeur a prier Dieu, il don' avoir plus grande sollicitude. Voila donc comme nous devons regarder quelle est nostre faculté et mesure. Et puis quand ce vient a, nous offrir a Dieu, il nous faut regarder ce qu'il nous a mis entre mains, selon qu'un chacun a receu, il sera tant plus coulpable, s'il ne glorifie Dieu. Ainsi donc quand Dieu nous aura eslargi de son Esprit plus amplement qu'aux autres, il faut que nous advisions d'en communiquer a nos prochains: que ceux qui auront conseil, advisent d'en donner aux autres: ceux qui auront abondance, qu'ils regardent d'en subvenir a ceux qui en auront necessité. Voila donc comme il nous faut conformer a ce qui est dit de Iob, que selon le nombre de ses enfans il a offert sacrifice. Au reste quand il est dit, Que Iob a sacrifie pour ses enfans, c'est pour nous monstrer, que ceux qui ont charge d'autrui, doivent estre vigilans, et quand il y aura quelque faute, qu'ils s'en doivent tenir coulpables devant Dieu. Et ceci est bien a noter: car nous voyons comme l'ambition regne au monde: si un homme a beaucoup d'enfans, il se resiouit d'avoir tant de creatures humaines, qui soyent sous luy et sous son obeissance: s'il a dequoy nourrir grosse famille, il se plaist en cela. Mais quoy? Il n'y a que pure ambition: car on ne regarde point la charge qui est la coniointe. Il est vray que Dieu fan' grana honneur aux hommes, quand il leur donne ceux qu'il a creez a son image et semblance pour leur estre subiets: mais cependant cest honneur la emporte obligation grande, que ceux qui ont famille a gouverner, doivent tousiours estre vigilans. Car si Dieu est offense en une famille, celuy qui en est le chef et le conducteur, se don' tenir coulpable, il don' gemir devant Dieu, comme s'il estoit entache de la faute qui a este commise: et combien qu'il n'y set pas consenti, si doit-il considerer, Ie ne me suis point acquité de mon devoir, encores que ie veille et nuict et tour, combien que ie ne cesse d'exhorter et mes enfans, et mes serviteurs, et chambrieres a ce qu'ils servent a Dieu, encores est-il impossible que ie face tout ce qu'il appartient. Car ie voy mes enfans qui offensent Dieu, ie voy dos fautes en mes serviteurs et en mes chambrieres: a qui tient il? Combien que ie mette peine de les instruire, si est-ce qu'encores y a-il beaucoup a redire: car ie ne leur monstre pas tel exemple que ie devroye: quand ie chemineroye en la crainte de Dieu comme il appartient, il faudroit qu'ils se conformassent a moy: et ainsi ce qu'ils declinent du droit chemin, peut estre par ma faute, et par ma coulpe: il faut donc que ie leur monstre tel exemple, que ie veux qu'ils suivent. Si les peres et les maistres qui ont enfans et serviteurs en leur subietion avoyent ce regard, les choses IOB CHAP. I. 53 seroyent mieux ordonnees qu'elles ne sont pas. Et sur tout ceci don' estre observé diligemment des Princes, et des Magistrats, qu'il faut qu'ils soyent vigilans, et qu'ils facent bon guet sur ceux qui leur sont commis en charge: que s'il y a des fautes, il faut qu'ils s'en tienent coulpables, s'ils voyent qu'il y ait des scandales et des dissolutions, qu'ils cognoissent, que c'est d'autant qu'ils ne se sont point acquittez de leur devoir. Autant en est-il des Ministres de la Parole, que s'ils voyent que l'Eglise ne se gouverne pas. comme elle don', qu'il y set des troubles et contradictions, que mesme le nom de Dieu soit blasphemé, il faut qu'ils en souspirent, et qu'ils portent ce fardeau-la, sachans bien que Dieu leur monstre, qu'ils ne se sont pas. acquitez comme il appartenoit. Et voile pourguoy S. Paul dit (2. Cor. 12, 20), qu'il s'est humilié, a cause des vices qui estoyent en l'Eglise de Corinthe. Voila Dieu m'a voulu faire ici vergogne, cit-il. Et S. Paul avoit-il consenti aux paillardises, aux rapines, aux dissolutions et aux autres vices semblables de ceux de Corinthe? II avoit tasche de les reprendre en tout et par tout. Et pouvoit-on dire qu'il leur eust monstre le chemin pour se desborder? rien de tout cela. Or combien qu'il se fust acquitté selon les hommes, iusques au bout, si-est ce toutesfois qu'il ne laisse point encores de sentir que Dieu l'a voulu comme deshonorer en partie, tellement qu'il faut qu'il face le dueil des scandales, et des desbordemens qui sont advenus en l'Eglise de laquelle il avoit la conduite, et la charge. Si S. Paul qui a eu un tel zele a faire son devoir, neantmoins s'est senti coulpable, quand il y a eu quelque mal en l'Eglise, ie vous prie que sera-ce de nous qui sommes froids comme glace au prix de luy? Que sera-ce de ceux qui ne tienent gueres de conte que Dieu soit honoré: et moyenant qu'ils facent leur profit, et qu'ils se maintienent en leur estat, ce leur est tout un? Notons bien donc ce qui est ici dit, que Iob a sacrifié selon le nombre de ses enfans: et que nous advisions de nous humilier devant Dieu, et de luy demander pardon, non seulement quand le mal sera advenu, mais que nous prevenions tant qu'il nous sera possible. Comme quoy? que les peres tienent leurs enfans en bride courte, que les maistres advisent bien, que Dieu soit servi et honore par dessus eux, que leurs maisons soyent reiglees en toute pureté, que ce soyent comme petites eglises de Dieu: et que ceux qui sont en charge et office plus honorable soyent tant plus diligens: que les Magistrats advisent de faire loix, qui soyent propres pour tenir le peuple en bonne police, et pour retrencher toutes choses qui sont contraires au service et a l'honneur de Dieu. Quand ils auront fan' cela, qu'ils advisent bien de faire garder un bon ordre. quand il aura 54 esté institue: qu'ils ne ferment point les yeux, pour faire semblant de ne voir goutte, quand il y aura quelque faute commise: mais qu'ils ayent tousiours la medecine preservative en main: que les Ministres de la Parole n'attendent pas. que tout soit depravé et que le diable set la vogue: mais si tost qu'ils apperçoivent qu'il y a quelque bresche, et que les choses ne suivent pas. un bon train, qu'ils taschent d'y remedier le plustost qu'il leur sera possible, afin que les choses n'aillent point en empirant comme elles ont de coustume. Or maintenant il s'ensuit que Iob disoit: Possible mes enfans auront peché, et auront benit Dieu. Il y a ainsi de mot à mot, mais le mot de Benir, se prend aucunesfois pour Maudire: comme quand il est dit, que Naboth avoit benit Dieu et le Roy c'est a dire, maudit. Et nous en verrons encores ci apres de tels exemples, et exposerons plus amplement, comme ce mot a esté mis en ceux significations contraires. Mais devant que venir-la notons ce qui est ici dit au texte, que Iob disoit: Possible mes enfans auront peché. Ici nous voyons que Iob n'a pas. attendu que Dieu luy envoyast quelque message pour le menacer, a cause des pechez de ses enfans, mais qu'il a prevenu et qu'il s'est sollicité sans que personne l'incitast, disant: Possible que mes enfans auront failli. Or c'est un poinct que nous devons bien observer: car auiourd'huy il y en a bien peu qui puissent souffrir qu'on les admoneste, et que leurs fautes leur soyent remonstrees: combien que leurs vices soyent notoires en tout et par tout, si est-ce qu'ils trouveront le moyen (s'il leur est possible) de s'excuser, et de se couvrir: mesmes quand on voudra reprendre ceux qui ont failli, il se faut apprester a soustenir une guerre mortelle tellement qu'on sera ennemi capital de ceux desquels on procurera le salut. Or si les hommes ne peuvent endurer qu'on les redargue quand ils auront failli, comment d'eux - mesmes et de leur bon are se condamneront-ils, pour se redarguer, et dire, Possible que i'ai commis une selle faute, ou moy, ou les miens? Or nous voyons ici que Iob a tousiours pense en soy, Possible que tes enfans auront peché.- Et ainsi donc le S. Esprit nous declare quel est nostre office: c'est assavoir, que quand nous aurons apperceu que nous sommes tous coulpables de condamnation, un chacun se don' picquer et aiguillonner pour se faire son procez de son bon are. Par plus forte raison quand Dieu nous fan' ceste grace de nous soliciter, et que nous avons gens qui nous exhortent a faire nostre devoir, si sur cela nous sommes rebelles à Dieu quand il nous envoye de tels messagers, il est certain (di-ie) que si nous ne souffrons d'estre redarguez par eux, ce n'est point aux creatures mortelles que nous nous addressons, mais nous nous SERMON III 55 rebecquons à l'encontre de la maiesté de Dieu, qui nous vouloit recuire a salut, quand il voyoit que nous estions preste de nous precipiter en perdition eternelle. Voila pour un Item. Or cependant nous voyons que Iob n'a pas seulement pensé pour soy, mais pour ceux qui luy estoyent commis en charge, suivant ce que nous avons dit. Mais auiourd'huy on fait bien tout le contraire. Car si un homme se peut excuser, incontinent il prendra couverture sur le premier qu'il pourra. Un homme aura-il fait ceci, ou cela ? il mentira plustost pour s'exempter, qu'il ne cognoistra sa faute: s'il a ou enfans, ou serviteurs, il cerchera la son garent. O voila, i'avoye entendu que cela fust fait, et il n'a pas tenu à moy. Nous voyons que la pluspart cerche de tels subterfuges. Or il s'en faut beaucoup que lob remette le fardeau sur les autres: car il cognoist que si ses enfans ont failli, il faudra qu'il en rende conte. Ainsi donc apprenons de ne nous point flatter en hypocrisie, et de bien penser de ne point nourrir les vices, auxquels nous devons remedier, entant qu'en nous est. Voila ce qui nous est ici monstre. Cependant on pourroit demander si Iob se devoit ainsi tourmenter en vain, sinon que les fautes lui fussent cognues: car il semble que ce soit bien assez quand un homme appercevra qu'il a failli, que lors il s'humilie devant Dieu: mais d'imaginer, possible que i'auroye failli, que i'auroye commis un tel mal, il semble que cela soit superflu. En premier lieu retenons ce qui est dit par Salomon au 28. chap. (v. 14): Bien heureux est l'homme craintif, ou qui se fait craindre: (car le mot emporte cela) c'est à dire, qui s'induit à estre craintif: mais celuy qui endurcit son coeur (dit-il) trebuschera en tout mal. Quand Salomon parle ainsi' il nous monstre, que nous devons cheminer en solicitude, regardans de pres à nous, si nous pourrions avoir commis quelque faute. Or ceste crainte ici est double: c'est assavoir, qu'il nous faut craindre pour l'advenir, et nous faut craindre pour le passe: craindre pour l'advenir, que nous cognoissons bien que nous devons cheminer droitement en toutes nos voyes, que nous ayons tousiours cest advis et prudence, d'interroguer la bouche de Dieu, comme le Prophete Isaie nous commande (30, 2), et de nous recommander à son S. Esprit, afin qu'il nous donne la sagesse de ne nous point esgarer ne çà ne la en façon que ce soit Voila comme il nous faut estre craintifs pour ie temps advenir. Pour le passe: encores que nous n'ayons point cognu les fautes que nous aurons commises, qu'il nous soit passe beaucoup de vices a travers des yeux sans les appercevoir, si faut-il neantmoins que nous y 56 poncions pour nous y desplaire, et nous condamner. Voila donc comme il nous faut estre craintifs pour le passe, et pour l'advenir. Et c'est ce que nous avons à noter sur ce passage, quand Iob dit: Possible, mes enfans auront peché, combien qu'ils n'y ayent point pense. Et c'est le soin que nous devons avoir de nous soliciter à invoquer Dieu, qu'il nous pardonne nos fautes, afin qu'il ne permette point que nous declinions ne çà ne la: mais que nous demourions au chemin qu'il nous monstre. Pour conclusion, quand Iob dit, Possible, mes enfans auront benit le Seigneur: notons que ce mot est pries pour Maudire, combien qu'il signifie Benir: et cela est pour plus grande detestation, afin que nous sachions quelle faute c'est de ne point benir Dieu, c'est a dire, de ne luy attribuer point la louange qu'il merise de nous. Car defaict cela nous doit faire dresser les cheveux en la teste, et devons avoir horreur quand il est parle de maudire Dieu. Voila donc pourquoy ce mot de benir Dieu a este applique en usage contraire. Tant y a en somme qu'il est dict, Que Iob a craint que ses enfans n'eussent point benit Dieu comme il appartenoit, et que s'ils ne le benissoyent, c'estoit comme le maudire. Or le principal est, qu'il nous faut regarder comme nous avons à glorifier Dieu en toute nostre vie: car voila aussi pourquoi nous sommes creez, et que nous vivons. Quand donc nous voudrons que nostre vie soit approuvee de Dieu' que nous tendions tousiours à ce but-la, qu'il soit benit et glorifie de nous, et que nous ayons un tel zele et une affection ardente de servir à sa gloire: que nous cognoissions que c'est une chose insupportable, voire execrable jusqu'au bout, quand son Nom est blasphémé par nous, et qu il est comme maudit, 'est à dire, que nous sommes cause que sa gloire est Gomme aneantie veu qu'il a mis son image en nous, afin qu'elle v, reluise. Que donc nous ne soyons point desbordez comme beaucoup lesquels ne vivent sinon pour blasphemer Dieu c'est à dire, pour luy estre execrables, d'autant que son Nom est blasphémé en eux. Cognoissons que telles gens sont comme des monstres faits contre nature: mais prions Dieu qu'il nous face la grace de cognoistre pourquoy c'est qu'il nous a mis au morde, C'est assavoir, a ce que nous le magnifions, attendans ceste iournee bien heureuse, en laquelle il nous recueillie tous à soy, quand nous aurons tellement conversé en ce monde, que nous n'y aurons cerché sinon qu'il nous gouverne, nous assubiettissans a luy en tout et par tout. Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. IOB CHAP. I. 57 Q U A T R I E M E S E R M O N SUR LE I. CHAPITRE. 6. Advint un iour que les fils de Dieu vindrent pour comparoistre devant le Seigneur, aussi Satan vint entre eux. 7. Et le Seigneur dit a Satan, D'ou viens-tu? Satan respondant dit au Seigneur, De circuir, et de chasser sur la terre. 8. Et le Seigneur dit a Satan: As-tu prins garde a mon serviteur Iob, lequel n'a point son pareil en terre, homme entier et droit, et craignant Dieu, et se retirant du mal? etc. Nous avons veu par ci devant quelle estoit la vie et conversation de Iob entre les hommes: maintenant il nous est declare comme Dieu a dispose de luy, afin que nous sachions, que vivans ici bas, nous ne sommes point gouvernez par fortune, mais que Dieu a l'oeil sur nous, et qu'il y a toute autorise, comme aussi c'est bien raison, veu que nous sommes ses creatures. Or nous verrons ci apres, gomme Dieu a voulu affliger Iob: mais tant y a qu'ici il est principalement touche que Dieu a la conduite du monde, et que rien ne se fait, qui ne soit dispose par luy. Pour exprimer cela, l'escriture use d'une façon qui est convenable a nostre rudesse, car nous sommes tant infirmes, que nous ne comprendrons iamais la maiesté de Dieu ainsi haute qu'elle est, nous ne pourrons point parvenir iusques la. II faut donc que Dieu descende pour estre comprins de nous, c'est a dire, qu'il ne se monstre point selon sa gloire, qui est infinie, mais selon qu'il voit quel est nostre sens, qu'il s'y accommode. Brief, iamais nous ne cognoistrons Dieu tel qu'il est, mais nous le cognoistrons en telle mesure qu'il lui plaira de se manifester a nous, c'est a dire, selon qu'il cognoist qu'il nous est utile pour nostre salut. Or geste façon de parler que nous voyons ici, quand il est dit, que les Anges ont comparu devant Dieu gomme on un iour solennel est prinse des Rois de ce monde, lesquels tiendront leurs estats et leurs assises. Il est certain (comme l'Escriture le monstre en beaucoup d'autres passages) que les Anges sont tousiours devant Dieu, combien qu'ils executent ses mandements, gomme il est dit, qu'ils nous environnent pour faire un camp, afin de nous garder, que Dieu leur a ordonne de nous conduire, afin que nous soyons gomme en leur sauvegarde. Qu'il est dit aussi, qu'ils executent son ire, et sa vengeance sur les meschans. Mais tant y a que les Anges qui sont esprits, ne sont point empeschez de servir a Dieu, et de lui obeyr, d'executer son iugement foi bas, encores qu'ils soyent cependant en sa presence tousiours. Et de 58 fait, quand nostre Seigneur Iesus dit, Que les Anges qui ont la garde des petits enfans, voyent et contemplent tousiours la face du Pere: par cela il nous est signifie, combien que les Anges nous assistent, et que nous sentions leur vertu pour nous maintenir, que toutesfois ils iouyssent cependant de la gloire de Dieu, et qu'ils ne sont point eslongnez de luy. Et pourtant en ce passage quand il est dit, Qu'ils sont comparus, ce n'est pas que quand Dieu les envoye, ils soyent separez de sa maiesté, et privez de la vie celeste, du temps qu'ils font leur voyage: mais pource que nous sommes rudes et grossiers, l'Escriture nous a voulu accomparer Dieu aux princes terriens afin que nous cognoissions d'une façon plus privee et familiere gomme les Anges ne font rien de leur mouvement propre: mais que c'est Dieu qui leur commande, comme il a tout empire sur eux et qu'ils lui viennent rendre conte, que rien ne lui est cache, que les Anges n'ont point une autorise propre, ni separee: et combien qu'ils soyent appeliez Puissances, Principautez et Vertus, que ce n'est pas que Dieu leur ait resigné son office, ce n'est point qu'il se soit despouillé de sa vertu, ce n'est pas qu'il demeure oisif au ciel: mais c'est d'autant que les Anges sont instrumens de sa vertu, afin -tutelle soit espandue par tout. Voila donc ce que nous avons a, recueillir de ce passage, c'est assavoir que Dieu besongne tellement par le moyen de ses Anges pour gouverner les choses humaines, que tout vient a conte devant lui, tellement qu'il n'y a rien qui luy eschappe. Et au reste quand il est dit, Que Satan est aussi venu parie' les Anges, ce n'est pas qu'il se soit insinue la, gomme aucuns l'ont entendu, pour faire du bon valet, qu'il se mette la en la trouppe: mais au contraire le S. Esprit nous a voulu signifier, que non seulement les Anges de paradis, qui, obeissent a Dieu de leur bon are, et qui sont du tout enclins et adonnez a gela, lui rendent conte, à mais aussi les diables d'enfer, qui luy sont ennemis f et rebelles tant qu'il leur est possible, qui taschent f de ruiner sa maiesté, qui machinent a brouiller ! tout: qu'il faut que ceux-la (en despit de leurs f dents) soyent subiets a Dieu, et qu'ils lui rendent conte de tout ce qu'ils font, et qu'ils ne puissent rien attenter sans sa permission et son congé. Voila donc gomme Satan est comparu au milieu des S Anges. Or cependant la façon toutesfois est bien diverse: Car quand les Anges nous guident, SERMON IV 59 qu'ils font ce que Dieu leur a commande, ils ont ce naturel-la de se renger a lui, ils n'ont autre inclination que de lui obeyr, et aussi il habite et regne en eux par son S. Esprit. Voila pourquoy nous disons, Ta volonté soit faite en la terre comme au ciel: voyans qu'ici bas il y a tant de contradictions, il y a des rebellions horribles contre Dieu, nous luy demandons qu'il ait ici son regne paisible, comme la haut, la où ses Anges lui sont du tout obeissans. Mais les diables obeissent a Dieu, comme forçaires, c'est a dire, non point de leur bon are, mais d'autant que Dieu les y contraint: ils voudroyent bleu resister a sa vertu, et l'opprimer s'ils pouvoyent, mais il faut qu'ils suivent par tout la où il les veut mener. Et voila pourquoy notamment des Anges sont appeliez (en ce passage) Enfans de Dieu, et le diable a son titre d'adversaire: car Satan signifie cela en Hebrieu. Il est vrai que les hommes seront bien quelquefois intitulez Enfans de Dieu, à cause qu'il a imprime son image en eux, sur tout les fideles d'autant qu'ils sont reformez a la semblance de nostre Seigneur Iesus Christ, qui est l'image vive de Dieu son Pere, et qu'aussi ils ont receu l'Esprit d'adoption, qui leur est un gage, que Dieu leur porte un amour paternel. Nous serons bien donc appelez enfans de Dieu. Autant en est-il des Princes et Magistrats: car ils ont ce titre honorable, qui leur est attribue' d'autant que Dieu les a magnifiez, et qu'il les a constituez en ce degré-la, afin qu'il soit cognu en leurs personnes. Voila donc comme le nom d'enfans de Dieu sera bien applique aux hommes: mais les Anges sont ainsi appeliez en l'Escriture, d'autant qu'ils approchent de Dieu, et qu'ils sont comme rayons de sa clarté: et de fait, puis que Dieu les nomme Principautez, et Vertus, et Hautesses, c'est bien raison aussi que nous recognoissions qu'ils sont comme fils de Dieu, d'autant qu'il ne faut point separer la vertu qui est en eux, d'avec celle de Dieu, mais ce sont ruisseaux qui decoulent de ceste fontaine, et source: et nous faut tousiours venir là. Cognoissons donc que cest honneur appartient aux Anges d'estre tenus et reputez enfans de Dieu, pource que sa gloire se monstre et se declare en eux. Et I d'autant plus sommes nous tenus a la bonté infinie de nostre Dieu, lequel les a constituez nos serviteurs par le moyen de nostre Seigneur Iesus Christ. Tous ainsi que le Seigneur Iesus, qui est Fils unique de Dieu son Pere, voire et naturel (car ce n'a point este de grace qui luy soit survenue, que cest honneur luy appartient, mais il est Fils naturel, et pour ceste cause il est unique) tout ainsi donc que nostre Seigneur Iesus Christ n'a point este espargné pour nostre redemption et salut, aussi par son moyen les Anges, qui sont enfans de Dieu sont constituez nostre service, comme l'Apostre 60 le monstre en l'Epistre aux Hebrieux (1, 14), et comme aussi il fut declare en ceste eschelle de Iacob, ou il est dit, que les Anges descendoyent du ciel en terre, et Iesus Christ prononce que cela est accompli en son royaume, Vous verrez (dit-il) les Anges descendre du ciel aux hommes. (Iean 1, 51.) Ainsi donc quand nous voyons que Dieu a constitua ses Anges pour servir a nostre salut: d'autant sommes nous plus obligez à sa miser) corde. Et aussi il nous a fait cest honneur, que son Fils n'a point pries la nature des Anges pour nous estre redempteur, comme aussi l'Apostre le dit: (Heb. 2,16) mais il s'est vestu de nostre corps, et de nostre substance. Quand nous voyons que le Fils de Dieu s'est ainsi approche de nous, qu'il a voulu avoir une nature commune avec les hommes, cognoissons que c'est de la que procede ceste autre grace, que les Anges s'employant pour nous, et veillent, et c'est aussi leur propre charge et vocation que de procurer nostre salut. Suyvant cela ici le sainct Esprit les discerne d'avec Satan, et monstre qu'ils sont serviteurs de Dieu volontaires. Pourquoy? comme ses enfans. Quand un enfant obeit à son pere, il ne le fait point maugré soy, mais d'autant qu'il y est enclin, que nature l'enseigne a ce faire, qu'il y a un amour qui l'induit a s'acquitter de son office, c'est donc ainsi qu'en font les Anges. Satan est d'autre cosse adversaire car combien qu'il comparoisse devant Dieu, et qu'il faille qu'il rende conte, neantmoins ce n'est pas qu'il plie de son bon are, ce n'est pas qu'il demande d'estre subies a Dieu: ains il s'esleve à l'encontre, il est enflammé d'une rage si enorme qu'il voudroit avoir ruine la puissance de Dieu, s'il luy estoit possible. Ainsi donc il retient son naturel corrompu, c'est d'estre tousiours ennemi: mais si est-il force par contrainte de venir faire hommage a celuy qui a tout empire souverain sur ses creatures. Or Satan est aussi subies a Dieu, d'autant qu'il ne faut point imaginer que Satan ait aucune principauté que celle qui luy est donnee de Dieu. Et c'est bien raison que tout luy soit subies, puis que tout procede de luy. Les diables ont este creez de Dieu aussi bien que les Anges mais non pas tels qu'ils sont. Il nous faut tousiours reserver cela, que la malice qui est aux diables procede d'eux, quand ils ont este apostats pour s'eslongner de la fontaine de justice, qu'ils ont quitte Dieu, et se sont destournez de luy. Voila comme ils ont este pervertis, et n'y a eu que mal en eux: comme quand le peché est en la nature des hommes, ce n'est pas que Dieu l'y ait mis de creation, mais c'est pource que Satan a espandu sa malice plus loin, quand l'homme a este seduit par son astuce pour subvertir le bien de Dieu. Voila donc les diables qui ont este maudits d'eux 62 IOB CHAP. L mesmes, et ce qu'ils sont cruels, pleins de rebellion, pleins de mensonge, pleins de meschanceté, cela est venu de ce qu'ils se sont destournez de leur (Createur, Comme l'Escriture nous enseigne. Au reste ils ne laissent pas d'estre tousiours sous la main de Dieu: et de fait que seroit-ce si nous n'avions ceste cognoissance? Car quand il est dit, Que le diable est prince du monde, ce seroit pour nous effrayer n'estoit que nous cognussions qu'il y a une bride par dessus, qui le retient et empesche de faire ce qu'il voudroit. Car si la puissance de Satan n'estoit point limitee, il auroit incontinent la vogue sur nous. Nous savons qu'il ne demande que nostre perdition, comme aussi il est nostre ennemi mortel, ainsi qu'il en est parlé en d'autres passages, qu'il circuit comme un lion bruyant (I. Pier. 5, 8), il est tousiours apres la proye pour la devorer. Si donc les diables n'estoient point subiets à Dieu, et qu'ils peussent attenter ce que bon leur semble, et qu'ils eussent une licence desbordee, et que Dieu ne les retinst point, helas! nostre condition seroit bien miserable: car nous serions exposez en proye sans aucun remede. Et où seroit nostre foy? quelle certitude aurions-nous d'estre gardez? car nostre ennemi est trop puissant. Ainsi donc c'est l'un des articles le plus necessaire que nous ayons, de savoir que le diable est tenu en bride et quelque chose qu'il soit enragé contre nostre salut, que neantmoins il ne peut rien faire sinon d'autant qu'il luy est permis d'enhaut. Et aussi l'Escripture nous dit bien tous les deux, c'est assavoir que Satan est le prince du monde, qu'il a son empire en l'air par dessus nous, et que nous ne pouvons rien, qu'il nous peut devorer que nous luy sommes comme subiets, que nous sommes ses esclaves de nature, tenus en ses liens: et que luy toutesfois est subiet à Dieu maugré qu'il en ait. Or ces deux poincts sont divers mais il n'y a point de contrarieté, et tous les deux nous sont bien utiles, et nous apportent une bonne instruction. Car quand l'Escriture nous monstre que le diable a un tel pouvoir, et qu'il regne ici, et que les hommes sont comme sous ses pieds, qu'ils sont en sa tyrannie, qu'il les tient en ses liens, c'est afin que nous cognoissions nostre povreté. Car nous voyons quel est l'orgueil des hommes, ils se glorifient tellement qu'ils se veulent eslever par dessus les nues, et en sagesse, et en vertu, et en tout. Or quand les hommes se sont ainsi eslevez, Dieu prononce à l'opposite, qu'ils sont esclaves de Satan, qu'ils sont tenus sous sa servitude. Allez-vous attribuer une grande noblesse? Allez-vous eslever? mais le diable domine par dessus vous, quoy qu'il en soit. Voila donc comme Dieu rabbaisse le caquet aux hommes, et les rend confus. Apres, les a-il ainsi humiliez? 62 il les resveille aussi, afin qu'ils cheminent en plus grand' crainte. Car si nous ne pensions point avoir d'ennemi qui nous fist la guerre, et qui ne fust pas si puissant, nous serions nonchalans, et vivrions ici comme en paix. Voici Dieu qui nous declare que Satan est un lion bruyant, qui a tousiours la gueule ouverte pour nous engloutir: que nous n'avons point armures pour luy resister, sinon qu'il nous en donne: qu'il faut que nostre force viene de luy: cela est bien pour nous faire penser à nous, et que nous soyons sur nos gardes, et ne soyons point endormis: car le diable nous auroit tantost prins au despourveu. Ainsi donc voila pourquoy l'Escriture nous dit que le Diable est prince du monde voire afin de nous humilier en premier lieu, et puis de nous instruire à. crainte et sollicitude, que nous invoquions Dieu, le prians qu'il ne permette point que nous tombions entre les laqs de Satan: et puis que nous luy demandions qu'il nous fortifie, comme il a promis de faire, et que nous facions tousiours bon guet. Au reste aussi d'autre costé, afin que la puissance de Satan ne nous soit point trop terrible pour nous faire perdre courage, et nous mettre en desespoir, il nous est dit, qu'il ne peut rien sans l'authorité de Dieu, qu'il faut qu'il prenne son congé de là, et que quand il aura ietté feu et 'flamme, si ne peut-il rien, sinon que Dieu luy permette ce que bon luy semblera. Il est vray que le diable ne laissera point d'estre forcené, il se iette à l'abandon: mais quoy qu'il en soit, si est-ce que Dieu ne luy permettra iamais de faire sinon ce qu'il trouvera bon, et non plus. Voila donc a quel propos il nous est ici declaré, que le diable se met entre les enfans de Dieu: ce n'est pas qu'il s'insinue, comme s'il eust esté de la compagnie, et du rang des Anges, mais c'est pour nous monstrer qu'il est sons l'obeissance de Dieu, comme les Anges: toutesfois c'est bien en une autre qualité, car le sainct Esprit le nomme adversaire, les Anges: sont appelez enfans de Dieu, pour signifier que les Anges: obeissent de leur bon gré, qu'ils sont serviteurs volontaires, et Satan est forcé, qu'il n'y a que necessité, et contrainte en luy. Or venons maintenant à ce que l'Escriture adiouste: Que Dieu à demandé à Satan, d'où il venoit, et il a respondu, De circuir la terre, voire pour faire la chasse. Quand un tel recit est fait, cognoissons tousiours que c'est pour nostre infirmité, car Dieu n'a que faire de s'enquerir que c'est que Satan a fait au monde. Mais quoy? d'autant que nous ne comprenons point ces choses en nostre rudesse, et en une si petite mesure, comme elle est en nostre sens il faut (comme i'ay dit) qu'il y en ait une declaration qui nous soit convenable. Et en cela voyons-nous la bonté de Dieu,. de ce qu'il se conforme à nous, d'autant que nous ne pouvons SERMON IV 63 point parvenir à luy, que nous ne pouvons pas monter si haut, il 8e rend familier, il est comme transfiguré, afin que nous cognoissions ce qui nous est bon et propre. Quand Dieu approche ainsi de nous, ie vous prie, ne devons nous point estre confus de honte si nous sommes lasches à l'escouter? Et en cola voyons nous quelle est la vilenie de ceux qui veulent priver de toute doctrine les povres idiots: car ils disent que l'Escriture saincte est trop obscure, qu'on n'y peut mordre. Vray est que d'autant qu'il n'y a que tenebres en nous, l'Escriture nous sera difficile, mais cependant si voit-on comme Dieu a promis d'esclairer les petis, et les humbles. Et de fait nous voyons comme il y procede: car à quel propos ceci nous est-il declaré ainsi privéement, et à la façon des hommes? Dieu nous monstre qu'il ne veut pas seulement instruire les grands clercs, et ceux qui seront bien subtils, et qui auront esté exercez à l'escole, mais qu'il se veut accomoder iusques aux plus rudes idiots qui soyent. Quand Dieu procede ainsi de son costé, quelle ingratitude est-ce, quand les hommes reculent, et qu'ils prenent cest ombre-la, et ceste couleur de dire, qu'il leur est impossible d'atteindre au sens de l'Escriture saincte ? car nous voyons comme Dieu s'accommode à nous. Cependant nous avons à recueillir principalement que le sainct Esprit nous a voulu monstrer quel est l'office de Satan, quel est son naturel, à quoy il s'employe, et s'applique du tout: c'est (comme nous avons dit) qu'il ne cesse comme un lion bruyant de chasser apres la proye: et sainct Pierre use notamment de ceste similitude-la, afin de nous resveiller, et que nuict et iour nous soyons sur nos gardes, et que nous invoquions Dieu, afin qu'il nous defende contre tous les assauts de nostre ennemi, et tout ce qu'il pourra machiner contre nous. Il est vray que nous ne verrons point Satan et n'appercevrons pas aussi à l'oeil ce qu'il appreste, et machine pour nostre perdition: mais d'autant plus avons-nous à craindre ses cautelles et astuces. Et voila pourquoy sainct Paul dit (Ephes. 6, 12), que nous n'avons pas à batailler contre la chair, et contre le sang. Il signifie par cela, que si nous avions des ennemis visibles, et bien, nous pourrions aucunement eschapper de leurs mains, nous trouverions les moyens pour leur resister: mais voici (dit-il) les astuces spirituelles qui bataillent contre nous: là nous ne voyons goutte, sinon que Dieu nous donne les yeux de foy pour savoir comme Satan nous est contraire, voire par les tentations qu'il nous met au devant, et par lesquelles il nous solicite à mal, et tasche de nous desbaucher. Ainsi donc nous devons avoir cest article pour resolu, c'est que les diables sont tousiours à procurer nostre perdition et qu'ils circuissent la terre, que 64 iamais ils ne sont eslongnez de nous, qu'ils ne cerchent les moyens pour trouver entree: si tost qu'il y a quelque petite bresche, ils entrent à nous pour nous precipiter en perdition eternelle, et nous sommes surprins devant que nous ayons cuidé estre assaillis: comme chacun cognoist par experience, que nous ne sentons point quand le diable nous est prochain, et cependant nous voyla navrez à mort. Parquoy quand nous sentirons quelque mauvais desir en nous, que l'un sera mené d'une concupiscence mauvaise, l'autre de ceci, l'autre de cela: notons que c'est l'ennemi qui besongne ainsi finement. Voila donc comme par effect nous cognoissons que les diables machinent à l'encontre de nous: voire ceux à qui Dieu a donné la prudence le cognoissent car les meschans et les reprouvez, combien que lé diable les possede, et qu'il besongne en eux avec toute efficace (comme sainct Paul en parle aux Thessaloniciens) (2. The. 2, 9) toutesfois ils n'apperçoyvent pas que le diable soit rien, et ne se font que mocquer de tous leurs vices: ils sont ensorcelez à mal tellement qu'ils ne le sentent point: car ils sont stupides, comme sainct Paul en parle en un autre lieu (Ephes. 4, 19). Mais les fideles quand ils auront leur ame infectee de quelque mauvaise affection, que Satan aura tant brassé, qu'il aura entree en eux ils cognoistront, que c'est Satan qui les a surprins et qu'ils ne se sont point apperceus quand il leur a donné la bataille, et l'alarme. Or il ne faut point que nous attendions une telle espreuve, mais craignons en croyant à ce qui est dit, car Dieu monstre le soin qu'il a de nous, et comme il ne veut pas que nous soyons surprins par faute d'avoir cogneu nos adversaires, quand il nous dit, que les diables circuissent tousiours la terre, chassans apres la proye. Si on nous disoit que les ennemis sont prochains, et qu'il y eust quelque bandes qui deussent venir ici, chacun seroit sur ses gardes: on adviseroit tous les moyens de se defendre, et de leur resister. Et pourquoy cela? A cause que nous sommes charnels, et nous avons soin de garder ceste vie caduque. Or voici Satan qui est nostre ennemi, il a des cautelles, et des astuces plus dangereuses, et plus meschantes que tous les ennemis du monde, il demande à precipiter tout en ruine: nous savons la puissance qu'il a, comme desia il a esté traitté: il est dit notamment, qu'il est prochain de nous, et qu'il nous assiege de tous costez, et qu'il a mille moyens de nous circonvenir. Quand tout cela nous est dit, s'il ne nous en chaut, n'est-ce pas signe qu'il y a une stupidité plus que brutalle, et que nous ne pensons point à la vie celeste, et que nous ne concevons rien, sinon ce que nous voyons, tout ainsi que les bestes brutes? Or si faut-il que ceste doctrine nous profite, quand il nous est declaré, IOB CHAP. I. 65 que Satan ne cesse de circuir le monde et qu il est tousiours à la chasse, qu il n'est point oisif: et pourquoy? pource qu'estant ennemi de nostre salut, il ne demande sinon nous mener en une mesme perdition en laquelle il est venu. Quant à ce que Dieu parle ici: N'as tu point consideré mon serviteur Iob, homme droit, et entier, qui craint Dieu, et se retire d?` mal? C'est pour signifier que Dieu despite Satan en ceux ausquels il a fait grace de cheminer selon sa volonté. Et en cela voyons-nous à quelle condition Dieu nous a mis au monde, c'est que nous soyons ici comme miroirs de sa vertu: quand il nous a fait ce bien de nous gouverner par son sainct Esprit, il nous met comme sur un eschaffaut, afin que sa bonté et. misericorde se cognoisse en nous, et sur cola il se glorifie contre Satan en nos personnes. Or c'est m honneur inestimable que Dieu nous fait, quand il nous choisit, nous povres vers de terre, pour estre glorifié en nous contre Satan, et qu'il fait ses triomphes sur nous. Regardons que c'est des hommes. Helas! et Dieu on pourra-il rien tirer qui puisse servir à sa gloire? Il cet bien certain que non: car il n'y a que mal. Hais quoy? Dieu apres nous avoir choisis, espand de son sainct Esprit sur nous, et nous eslargist de ses graces, et la dessus il veut estre glorifié en nos personnes, et en fait ses triomphes à l'encontre de ses ennemis. Or par cela nous sommes admonnestez, quand il plaira à Dieu de nous exercer en beaucoup de combats, et de tentations, de ne point trouver la chose estrange: mais quand nous aurons entendu que Dieu nous exerce, le fruict qui procede de nos combats, nous doit bien contenter' c'est assavoir que Dieu soit glorifié, que sa vertu soit cognuë, afin que Satan demeure confus en tous ses efforts. Quand donc l'issue de nos combats est telle, et si heureuse, ie vous prie ne les devons-nous pas porter patiemment? Au reste tout ainsi que Dieu despite Satan en la personne de Iob, aussi nous avons à despiter tous nos ennemis, quand ceste protection de Dieu nous est bien imprimee au coeur, et que nous cognoissons que c'est luy qui habite, et qui regne en nous par son sainct Esprit, que c'est luy qui nous garde, et nous sert de rempart, et de forteresse. Et voila aussi comme sainct Paul en parle au huitieme des Romains (v. 10). Car apres avoir monstré que les fideles sont invincibles, quand l'Esprit de Dieu leur est un tesmoignage de vie, il dit que combien qu'ils ne l'ayent pas receu en plenitude et perfection, toutesfois encores qu'ils n'en ayent qu'une petite goutte, si est-ce que c'est une semence de vie pour les asseurer que Dieu accomplira ce qu'il a commencé. Quand donc les fideles ont une telle certitude, que Dieu leur a donné de son sainct Esprit, afin de 66 leur monstrer que iusques à la fin il leur sera Pere, là dessus ils peuvent lever leur voix et leurs sens, et se peuvent glorifier contre Satan, contre la mort, et contre toutes choses. Et pourquoy ? D'autant que rien ne les peut separer de ceste amour que Dieu leur porto, et qu'il leur a une fois monstree eu nostre Seigneur Iesus Christ. Voila donc comme il nous en faut faire, et ce que nous avons à retenir, comme il en sera traitté plus amplement, sur tout quand il sera exposé ci apres, que c'est des maux que Satan a brassé contre Iob, et comme il nous les faut prendre. Mais ie touche pour le present simplement ce qui est necessaire à ce passage. Venons à ce qui est au texte, là où il est traitté de la droiture de Iob. Il est vray que desia nous avons declaré tout ceci: pourtant il seroit superflu de ramener les choses qui ont desia esté touchees es, il suffira que nous en facions un petit recueil, afin de reduire en memoire ce qui nous cet bien utile de savoir. Voici donc pourquoy derechef le sainct Esprit nous a declaré la vie de Iob, c'est afin qu'elle nous soit comme un patron pour noue y conformer. Voulons-nous donc renger nostre vie à Dieu, et à son service? que nous ayons en premier lieu ceste integrité de coeur, que nous ne soyons point doubles, et que nous ne servions point à Dieu en apparence seulement, des pieds et des mains et des yeux, mais que le coeur marche devant, et qu'il y ait une affection pure et simple pour nous adonner à Dieu, que nous soyons du tout siens, que nous haissions toute hypocrisie. Voila par quel bout il nous faut commencer, si nous voulons que nostre vie soit bien reglee, et que Dieu l'approuve. Or il faut que la droiture viene quant et quant de la crainte de Dieu, c'est à dire, que par dehors nous monstrions ce qui est caché la dedans: que s'il y a bonne racine, qu'il y ait quant et quant bons fruicts: que les oeuvres rendent tesmoignage que nous ne faisons point protestation en vain 'adorer Dieu, et de nous assuietir du tout à lui. Or cela consiste en deux choses, que nous ayons droiture, et equité avec nos prochains: Voila pour un Item. Et pois que nous ayons religion pour servir Dieu, rapportans le tout à luy. Et ceste droiture tond là, qu'un chacun ne se retire point à part, pour cercher son profit, mais que nous communiquions ensemble, comme Dieu nous a liez et unis en un corps, qu'un chacun regarde à servir à ses prochains, qu'il y ait ceste communauté fraternelle, et ceste equité de ne faire à autrui sinon ce que nous voulons qu'on nous face. Voila donc comme Dieu, esprouve quels nous sommes c'est assavoir, si nous conversons droitement avec les hommes sans nuire à nul, sans faire dommage, mais plustost taschans de faire service à tous. Or SERMON IV 67 il y a le principal, que nous rapportions le tout à. Dieu, sachans que nous sommes siens, et que c'est raison que nostre vie, et nostre mort luy soit offerte en sacrifice, que nous l'adorions, que nous luy facions hommage de ce qu'il nous a mis entre les mains, que nous protestions qu'il doit avoir toute superiorité sur nous, que Dar prieres et requestes nous confessions cela, que nous declarions que c'est de luy que nous tenons tout. Voila donc le tesmoignage qu'il nous faut rendre de nostre integrité qui est cachee dedans le coeur comme une racine sera cachee sous terre. Or cependant si est-ce que nous ne pouvons pas cheminer comme il faut selon Dieu, que nous ne nous retirions du mal. Cela est aussi bien attribué à Iob, et sous sa personne nous avons un advertissement, que iamais nous ne servirons à Dieu sans difficultez grades, que le diable suscitera beaucoup d'empeschemens: que si nous voulons tenir le droit chemin, il nous faudra sauter par dessus des fossez, il nous faudra eniamber par dessus des pierres, marcher entre les espines. Voila donc beaucoup de troubles qui nous seront mis au devant pour nous divertir que nous ne cheminions comme Dieu l'ordonne, mesmes pour nous desbaucher du tout. Mais quoy? apprenons de pratiquer ceste leçon, que Iob s'estant retiré du mal, a servi à Dieu. Ainsi donc quand nous verrons tout le monde estre corrompu, que nous serons comme entre les espines, que nous ne verrons que mauvais exemples, que nous resistions à tout cela. Pourquoy? Si nous sommes si lasches de prendre excuse, que d'autant que le monde est malin et pervers, nous pouvons bien ressembler aux autres cela est trop frivole. Car Voici Iob qui nous est proposé pour condannation, car si celuy là s'est retiré du mal, auiourd'hui ne devons nous point faire le semblable? Sur tout quand Dieu nous advertit que nous ne pouvons point vivre sainctement sans grands combats, sans grandes difficultez? Mais quoi? il nous fait la grace de surmonter tous les assauts que Satan nous dresse, tellement qu'il n'y a point d'excuse pour nous, si nous ne faisons comme Iob a fait: car il n'a pas vescu en un temps là où tout fust bien reglé, que les hommes fussent comme des Anges. Nenni , nenni: Iob a esté entre des Idolatres, il y a eu beaucoup d'iniquitez, qui ont regne de ce temps-là, il y avoit beaucoup de vices au monde aussi bien qu'auiourd'hui: mais si est-ce que Iob n'a pas hurlé avec les loups (comme on dit) il s'est recueilli à soi sachant bien qu'il avoit à servir à Dieu. Ainsi donc auiourd'hui n'allegons point la corruption de nostre temps, et que tout est perverti, mais plustost cognoissons que Dieu nous sollicite par ce moyen-là, à estre tant plus soigneux de nous destourner de ce qui nous pourroit infecter. Quand nous voyons les vices 68 estre Comme un mauvais air, il faut fuir cela. Si on me dit qu'une viande est empoisonnee, ie n'aurai garde d'y toucher: si on me dit, qu'il y a danger en un lieu ie n'iray pas. Et pourquoy donc ne sommes - nous soigneux quand Dieu nous declare, que tous les vices qui regnent au monde, sont autant de pestes mortelles? Et puis que Dieu a fait ceste grace à Iob de se retirer ainsi du mal, ne doutons point qu'auiourd'hui il ne nous assiste en pareille vertu. Or finalement, et pour conclusion il est dit, Que Satan a voulu despiter Dieu, disant, Que lob ne le servoit point pour neant, pource qu'il l'avoit tellement benit iusques à ce iour-là: qu'il prosperoit en toutes ses affaires. Ainsi donc (dit-il) si Iob est hypocrite, on ne sait: mais si tu le touches de ta main, tu verras alors. Or nous voyons ici comme ]le diable tasche de tous costez à nous abysmer, et quand il voit qu'il n'a rien gaigné par un point, il invente et machine une autre rase nouvelle. Car il a des cautelles infinies, qui se forgent en sa boutique: et d'autant plus nous faut - il estre sur nos gardes. Il est certain (comme nous avons dit) que la prosperité corrompt plus les hommes, que ne font pas toutes les afflictions du monde. Car les richesses sont volontiers accompagnees d'orgueil, de pompes, de mespris de Dieu, de cruauté, de fraudes, et toutes choses semblables: et puis elles apportent les delices, les voluptez, tellement que l'homme s'abbrutit du tout. Tant y a que Satan n'ayant peu rien gaigner sur Iob par ce moyen-là, se destourne à un autre costé, et demande qu'il soit tenté par afflictions. Or cependant cognoissons que si est-ce que Dieu sait bien ce qui est propre pour esprouver et nostre foy, et nostre obeissance, et ne faut point que le diable l'advise. Mais ceci nous est dit notamment' afin que nous sachions d'un costé, que si Dieu nous envoye povreté, qu'il nous afflige, c'est afin que nous pensions à nous, et que nous ne soyons point eslevez non plus en prosperité qu'en adversité, et puis que nous soyons instruits à le prier selon les necessitez qui nous pressent. Cependant notons aussi que le diable est tousiours apres nous pour nous ruiner, s'il peut: que quand nous luy serons eschappez d'un costé, il suscitera incontinent une autre tentation nouvelle. Brief ce qui est dit en un mot en Zacharie, nous est ici declaré plus an long, c'est assavoir que Satan est l'accusateur. et le contraire de tons enfans de Dieu, comme aussi il en est parlé en l'Apocalypse, qu'il est l'accusateur de nos freres. Et notamment ceste vision est donnee à Zacharie, que Satan estoit pour accuser Iosua le grand Sacrificateur comme chef de l'Eglise' comme figure de nostre Seigneur Iesus Christ, qu'il estoit là pour le calomnier devant Dieu. Et ainsi voyans que nous IOB CHAP. I. 69 avons une si forte partie, voyans que Satan tasche tant qu'il luy est possible, de nous ruiner encores que nous ayons esté fortifiez long temps par la main de Dieu, cognoissons que nous avons bon besoin que Iesus Christ soit nostre advocat, et qu'il nous maintiene par sa vertu à l'encontre de Satan, afin que par ses cautelles et astuces nous ne soyons iamais circonvenus. Voila donc de quoi noue sommes admonestez en ce passage, afin de nous recommander à Dieu, luy demandans qu'il nous fortifie contre les tentations de Satan, tellement que nous n'en soyons iamais vaincus, quand le Seigneur noue aura confermez en la vertu invincible de son sainct Esprit. Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu etc. 70 CINQUIEME SERMON SUR LE I. CHAPITRE. 9. Satan dit au Seigneur, Iob craint-il le Seigneur pour neant? 10 luy as-tu pas esté rempar de tous costez? n'as-tu point muni sa maison, et tout ce qu'il a? Ne fais-tu point prosperer toutes ses affaires, sa possession n'est-elle pas de longue estendue? 11. Mais que tu estendes ta main sur luy, et que tu affliges ce qu'il a, voir s'il ne te maudira point en face? 12. Le Seigneur dit à Satan, ie te permets toutes les choses qu'il possede, mais que tu n'attouches point à sa personne. Et Satan sortit de la precence du Seigneur. Combien que icy le diable face son office, c'est de pervertir tout bien, et qu'il accuse faussement lob, comme s'il estoit un hypocrite: neantmoins si est-ce qu'il descouvre le mal qui est volontiers aux hommes, et auquel nous sommes enclins de nature. Car comme il est fin et rusé, il sait bien de quel costé il nous faut assaillir. Notons donc qu'icy le diable monstre une maladie, de laquelle nous sommes tous entachez, iusques à tant que Dieu nous en ait gueris par sa grace, c'est qu'en temps de prosperité nous pourrons benir Dieu, mais s'il nous afflige, que nous changeons de propos, et alors commençons à murmurer contre lui et oublions tout ce que nous luy avions attribué de louange cependant qu'il nous traitoit selon nostre souhait. Et ainsi il y aura beaucoup d'hypocrites, qui ne seront point cognus ne descouverts sinon que Dieu les afflige. Car cependant qu'ils sont à leur aise, et en repos, ils ne monstreront point la rebellion qui est en eux, elle sera cachee. Et voila pourquoy tant souvent l'Escriture nous monstre que Dieu esprouve les siens, il les examine par afflictions, il les met comme un or en la fournaise, non seulement pour estre purgez, mais aussi pour estre cognus: car les afflictions servent à ces deux usages: c'est que Dieu mortifie les vices qui sont en nous, quand il nous afflige, nous sommes domptés, il nous commande de nous retirer de ce monde, de n'estre plus adonnez à nos voluptez et delices charnelles. Mais il y a plus: c'est que tout ainsi qu'en la fournaise l'or est esprouve, pour savoir s'il y a de l'escume, aussi Dieu monstre quels nous sommes, quand il nous afflige: car les hommes mesmes ne se cognoissent point devant qu'avoir esté ainsi esprouvez: devant qu'avoir passé par l'estamine le, il nous semblera que nous craignons Dieu, qu'il n'y a que redire en nous, et cependant il y aura des vices, qui nous sont incognus. Dieu nous les monstre, il nous les fait sentir, quand il nous envoye quelque trouble, quelque fascherie, et alors nous sentons quelle est nostre infirmité. Or si Dieu fait servir les afflictions à ses fideles comme d'un miroer, auquel ils se contemplent, par plus forte raison il monstrera envers les autres que c'est d'eux, s'il y a en leur coeur foy et obeissance, ou s'ils sont hypocrites, ou qu'ils le servent en verité. Voila ce que nous avons à noter de ce passage: et de fait l'experience nous le monstre. Car nous en verrons beaucoup, quand Dieu leur envoye tout selon leur appetit, ils parleront doux comme sucre (ainsi qu'on dit), ce bon Dieu sera tant loué que merveilles, voire quand ils trouveront leur escuelle dressee, que rien ne leur defaudra, Ô il leur sera bien aisé de confesser que Dieu est bon. Mais s'il commence à les traiter rudement, que les choses ne vienent point à leur gré, ils se chagrignent: si Dieu poursuit, et qu'il les rudoye encores plus: alors ils se desbordent en murmures, voire et desgorgent des blasphemes à l'encontre de lui, et encores qu'ils ne les prononcent de bouche, si est-ce que leur coeur est plein de venin, tellement qu'ils rongent leur frain, et despitent Dieu de ce qu'il les traite autrement qu'ils ne voudroyent. Voila donc comme en temps de prosperité il y en aura SERMON V 71 beaucoup qui beniront Dieu, mais ce n'est qu'hypocrisie, dy mesmes de ceux qui ne le pensent pas faire, car ce sont les pires que ceux-la, qui se flattent tellement, qu'ils ne cognoissent point leurs vices. Puis qu'ainsi est, notons que Satan a icy regardé les maladies, desquelles les hommes sont entachez. Et ainsi noua voyons à quel ennemi nous avons à faire, il nous guette, et espie de tous costez pour voir par où il pourra avoir quelque entree pour nous navrer. Ainsi donc notons bien, que quand nous aurons loué Dieu, et que nous l'aurons servi en temps de prosperité, ce n'est pas le tout: mais qu'il nous faut apprester quan