C O R P U S REFORMATORUM. VOLUMEN LXII. IOANNIS CALVINI OPERA QUAE SUPERSUNT OMNIA. EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXIV. BRUNSVIGAE APUD C. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. JOHNSON REPRINT CORPORATION NEW YORK AND LONDON MINERVA, G.m.b.H. FRANKFURT AM MAIN First reprinting, 1964 Printed in the United States of America IOANNIS CALVINI OPERA QUAE SUPERSUNT OMNIA. AD FIDEM EDITIONUM PRINCIPUM ET AUTHENTICARUM EX PARTE ETIAM CODICUM MANU SCRIPTORUM ADDITIS PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRlTIClS, ANNALIBUS CALVlNIANIS INDIClBUSQUE NOVIS ET COPIOSISSIMIS EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXIV. BRUNSVIGAE, APUD C. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. IOANNIS CALVINI OPERA EXEGETICA ET HOMILETICA AD FIDEM EDITIONUM AUTHENTICARUM CUM PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRITICIS ET INDICIBUS EDIDIT THEOLOGUS ARGENTORATENSIS VOL. XII CONTINENTUR HOC VOLUMINE: SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB SECONDE PARTIE CHAPITRE XVI À XXXI. LE SOIXANTEDEUXIEME SERMON, QUI EST LE I. SUR LE XVI. CHAPITRE. Sinon qu'il y a quelque reste du dernier verset du 15. chapitre. 1 1. Iob respondant, dit, 2. I'ai ouy souvent telles choses: vous estes tous des consolateurs fascheux 3. Quand sera la fin des paroles de vent? et de qui te fortifieras-tu à respondre? 4. Ie pourroye parler comme vous: si vostre ame estoit au lieu de la miene, ie vous tiendroye compagnie en propos, le hocheroye la teste sur vous. 5. Ie vous fortifieroye en paroles, et mes propos seroyent pour recevoir la douleur. 6. Mais si ie parle, ma douleur ne se diminuera point: et si ie me tay, quel allegement? 7. Il m'a chargé d'angoisses, il a desolé toute ma congregation. 8. Il m'a desseché des rides en tesmoignage, et maigreur est venue sur moy qui tesmoigne en ma face. 9. Il m'a desciré en son ire, il m'a traitté furieusement, il grince les dents sur moy: et mon ennemi m'aguette, et tire les yeux contre moy. Apres qu'Eliphas a dit, qu'il faut que les meschans et contempteurs de Dieu soyent maudits, et que tout leur vienne à rebours: pour conclusion il adiouste, qu'ils ne conçoivent que douleur pour enfanter peine, et que leur ventre nourrist fraude et tromperie. En quoy il denote que toute l'apparence qu'ont les meschans ne leur vient point à profit, mais que Dieu leur tourne tout aut rebours ce qu'ils ont pensé, par ce moyen ils sont frustrez de leur attente. Vray-est qu'on expose ceste sentence, comme si c'estoit une raison que rendist Eliphas: c'est assavoir, que non sans cause Dieu afflige et maudit les meschans et hypocrites. Et pourquoy? Car ils ne font que machiner mal à tout le monde. Selon donc qu'ils travaillent leurs prochains, il leur est rendu en pareille mesure. Et de fait l'Escriture saincte use souvent de ceste façon de parler, comme au Pseaume septieme (v. 15): le semblable dit Isaie au cinquanteneufieme chapitre (v. 4). 2 Quand donc le S. Esprit veut declarer que les hommes en tous leurs conseils, en toutes leurs pensees et affections sont adonnez à mal et a peché il use de ceste similitude, qu'ils sont comme une femme qui conçoit pour enfanter. Quand ils ont conceu peine, c'est à dire, tourment contre leurs prochaine, pour les fascher, pour leur faire quelque oppresse, ils enfantent l'iniquité, c'est à dire, ils executent le mal qu'ils ont pensé. Or ce sens-la ne conviendroit point au passage. Car (comme desia nous avons dit) Eliphas a bien cy dessus rendu raison pourquoy Dieu estoit ainsi contraire aux meschans: mais maintenant il ne veut sinon dire, Qu'encores qu'ils se promettent de bonnes esperances, et quand il leur semble qu'ils obtiendront par quelque moyen que ce soit toutes leurs entreprises, qu'ils se trouveront en la fin confus Et pourquoy? D'autant qu'il n'y a que la denediction de Dieu qui nous face prosperer. ceux-cy donc ne gagneront rien quand ils auront nourri quelque esperance en leur coeur. Car Dieu renversera le tout. Et ce n'est pas seulement icy que l'escriture parle en ceste sorte. Il est dit au vingtsixieme chapitre du Prophete Isaie (v. 18), Seigneur nous avons travaillé devant ta face, et cependant nous n'avons conceu ni enfante que vent. Il est vray que ce sont les fideles qui parlent, et ce lamentent devant Dieu: mais ils recognoissont leurs pechez et les confessent: car pour le temps qu'ils disent qu'ils ont esté en travail ainsi que des femmes, Dieu les persecutoit iustement pour leurs fautes. Or ils disent qu'ils ont conceu du vent, et l'ont enfanté, c'est à dire, que quand ils ont attendu quelque allegement de leurs maux, tout cela s'en est allé en vent et en fumee, et qu'apres avoir langui long temps leur mal ne s'est point amendé. SERMON LXII 3 Icy Eliphas passe plus outre, c'est, que les meschans ne conçoivent que travail, et qu'ils n'enfantent que mal pour eux, que leur ventre nourrist fraude, c'est a dire, de vaines esperances et frustratoires, esquelles ils seront trompez en la fin. Et c'est aussi la menace que Dieu fait au 33. du Prophete Isaie (v. 11), contre les contempteurs qui n'avoyent tenu conte de sa parole, mesmes s'en estoyent endurcis: Voici vous concevez (dit-il) de la paille, et enfantez des ordures. Comme s'il disoit, Vous estes là obstinez contre ma parole, d'autant que vous ne pouvez pas cognoistre le mal que vous avez commis, et combien vous avez provoqué mon ire contre vous: tant y a que vous avez beau vous flatter: car avec toutes vos flateries vous cognoistrez que vous n'avez conceu que paille et chaume, et que le tout s'en ira au vent: et cognoistrez que toutes vos flateries ne vous auront rien profite. Maintenant donc nous voyons en somme quelle est l'intention d'Eliphas: c'est à savoir, que les meschans pourront bien estre pour un temps là à, leur aise, et que Dieu ne les pressera pas si fort qu'ils ne se nourrissent en quelque attente. lais quoi? Si est-ce que Dieu (maugré qu'ils en ayent) les pressera, qu'il faudra qu'ils ayent un ver qui les rongera là dedans, qu'ils auront leurs consciences qui les soliciteront tousiours, qu'ils auront des remors et des pointes qui les tormenteront en secret: voire et que Dieu leur envoyera en la fin des angoisses si fortes et si excessives, qu'il faudra qu'au dehors ils enfantent ce qu'ils avoyent nourri. Et pourquoi ? Car leur ventre n'a conceu que fraude: c'est â; dire, combien qu'ils n'ayent point senti leurs maux du premier coup, si est-ce qu'ils ne font que se ruiner quand ils n'ont point eu Dieu propice. Ils se promettront ceci et cela: mais tant y a qu'en tout leur cas il n'y aura que tromperie. Or venons maintenant à la response de Iob. Il leur dit en premier lieu qu'il a ouy souvent choses semblables, et pourtant qu'ils sont consolateurs fascheux, voire s'adressans ainsi à Iob avec telles paroles, et si ennuyeuses. En disant qu'il a ouy souvent choses semblables, il signifie qu'il ne lui falloit point apporter des remedes vulgaires et communs, d'autant que son mal estoit si grand et si extreme, qu'il falloit bien apporter quelque consolation amiable, et qui lui peust servir: et non point lui tenir de ces propos là, comme on feroit par maniere d'acquit à un qui seroit affligé, et non point outre mesure. Nous voyons donc à quoi Iob pretend, en disant qu'il a ouy souvent de tels propos. Or il est vrai quand on nous apportera quelque consolation' qui nous aura esté cognue auparavant, que nous ne la devons pas mespriser. Et pourquoi? Si auiourd'hui nous sommes enseignez de la bonté 4 de Dieu, que nous soyons exhortez à patience, cela nous eschappera que nous n'y penserons gueres. Il est vrai que le propos ne nous sera point obscur: mais si nous sommes affligez, et qu'on nous ramentoive ce qu'on nous aura dit, ne pensons point que ce soit un langage superflu. Et pourquoi ? Car il est question de pratiquer ce qu'auparavant nous avons ouy, ce que nous avons entendu: mais nous n'en avions point este touchez au vif, d'autant que l'occasion ne s'y addonnoit pas. Mais si Dieu nous presse de quelque angoisse et tristesse, alors il nous fait gouster les consolations qu'on aura tiré et produit de sa parole. Et de fait Iob n'a pas este comme ces delicates, qui appetent tousiours ie ne sai quoi de nouveau, et qui ne peuvent souffrir qu'on leur dise un mesme propos deux fois, O i'ai entendu cela, ie n'ai, diront-ils, que faire d'avoir les aureilles battues de ce propos. Voire, mais cependant ils ont besoin de tout bien mediter, et quand on nous reitere une chose, c'est pour nostre grand profit et nostre advancement. Or Iob n'a pas este ainsi. il ne s'est point despité, pour ne tenir conte d'une doctrine pourtant qu'elle estoit commune. Il n'a point aussi voulu avoir des curiositez: mais simplement (comme desia nous avons dit) il monstre que son mal estoit si corme, qu'il avoit besoin d'estre consolé d'une façon extraordinaire. Comme quand il y aura une maladie commune, on usera aussi d'un remede leger: mais si la maladie est aigre, il faut que le medecin poursuive plus outre. Car s'il vouloit appliquer les mesmes remedes à tous maux, et que seroit-ce? Autant en est-il des afflictions. Nous verrons un homme qui sera affligé en la mort de son pere, ou de sa femme, ou de ses enfans' il lui sera advenu quelque dommage. Et bien on lui apportera quelque consolation moyenne, et ce que Dieu a proposé. Mai, s'il y a quelqu'un qui ne soit point tormenté en une façon seulement, mais qu'il sente que la main de Dieu le persecute de tous costez: quand il lui sera advenu un mal, qu'il y ait le second et le troisieme, et qu'il ne soit pas seulement affligé en son corps, en sa personne, en ses biens, et en ses amis: mais qu'il ait (comme nous avons veu de Iob) des tentations spirituelles, comme si Dieu le vouloit abysmer: là il y faut proceder d'une façon plus exquise. Car quand on voudra molester un povre homme qui aura le coeur abbatu, dequoi lui servira tout ce qu'on lui pourroit apporter ? Il vaudroit beaucoup mieux qu'on se teust, et que Dieu y besongnast pour suppleer au defaut des hommes. Voila donc ce que Iob a entendu. Voici Eliphas qui allegue à Iob que Dieu punit les meschans, afin de se monstrer Iuge du monde, et qu'ils auront beau se munir, qu'ils ne 5 IOB CHAP. XVI. pourront pas eschapper de sa main: combien qu'ils ayent grande suite et grande bande, que Dieu destruira tout. Mais quoi? Quand on veut appliquer ce propos à Iob, c'est lui faire à croire qu'il a Dieu pour son ennemi, d'autant qu'il est meschant qu'il n'y a aussi eu qu'hypocrisie en luy. Voila un propos qui est mal approprié. Ce n'est point donc sans cause qu'il dit, Et bien, ces choses me sont cognues, et maintenant si i'en avoye besoin, ie m'en serviroye: mais il n'est point question de ceci. Car Iob avoit ceste apprehension qu'il n'estoit pas affligé à cause de ses pechez, que Dieu n'avoit point un tel regard: non point qu'il ne se sentist coulpable et digne d'endurer encores plus, quand Dieu l'eust voulu examiner à la rigueur: mais cependant il cognoist que Dieu ne le traittoit point ainsi à cause de ses pechez, qu'il y avoit une autre fin. Iob cognoissant cela, reiette les propos qui lui sont tenus. Et pourquoi? D'autant qu'ils sont importuns. Vous m'estes (dit-il) consolateurs fascheux. La raison ? C'est pource qu'ils ne lui apportent point remedes convenables. Par cela nous sommes admonnestez, quand nous voudrons consoler nos prochains en leurs tristesses et fascheries, de n'y point aller à la volee: comme il y en aura beaucoup qui n'auront iamais qu'une chanson, et ils ne regardent point à la personne à laquelle ils s'addressent, car il faut manier l'un autrement que l'autre. Comme s'il y a quelqu'un qui soit obstiné à l'encontre de Dieu, il faut là parler d'un autre stile et langage, qu'il ne faut point envers une povre creature qui aura cheminé en simplicité. Et puis selon que le mal est, il est besoin aussi d'estre adverti comme il y faut proceder. Exemple, si les hommes sont stupides, il faut crier et redarguer la nonchalance, afin qu'ils apprehendent la main de Dieu, pour s'humilier sous icelle. Il est donc besoin d'une grande prudence quand nous voulons consoler comme il appartient ceux que Dieu afflige. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage, quand il est dit, Que ceux qui pretendoyent consoler Iob estoyent fascheux, d'autant qu'ils ne lui apportoyent rien dont il peust faire son profit. Voila donc ce que nous avons à retenir en premier lieu. Or Iob adiouste, Iusques à quand y aura-il fin aux paroles de vent? Il appelle paroles de vent, où il n'y a nulle fermeté, c'est à dire, qui ne peuvent edifier un homme: comme l'Escriture saincte use de ceste similitude-là car quand il est question qu'un homme soit enseigné pour son salut, il est dit, Qu'on l'edifie. Comment? D'autant qu'il est fonde, et puis apres qu'on bastit là dessus, tellement qu'il est confermé en la crainte de Dieu, il est confermé en la Loy, il est confermé en patience pour porter constamment les afflictions, et puis il se resoult 6 de prier et invoquer Dieu, de recourir à lui. Au contraire si les propos ne sont que pour agiter le cerveau, et qu'un homme iase et qu'il babille, et que cependant l'on n'en reçoiue nulle bonne instruction pour appliquer à salut: tout cela sont paroles de vent. Et ainsi notons, quand nous voudrons nous mesler d'exhortation ou de doctrine que sur tout il nous faut tendre a ceste fermeté-la c'est assavoir, que ceux qui nous escoutent, reçoivent quelque bonne instruction, tellement qu'ils soyent accoustumez à cheminer selon Dieu, et qu'ils soyent fondez en la fiance de sa misericorde, qu'ils s'appliquent à l'invoquer, non pas en doute ni en suspends, mais sachans qu'ils seront exaucez. Voila donc comme il nous faut estudier à instruire nos prochains en elle fermeté, que ce que nous avons apprins ne s'oscoule pas comme vent. Et au reste chacun de nous doit aussi tendre à telle doctrine, que nous n'appetions point d'estre remplis de vent: comme nous voyons beaucoup de curieux, qui voudroient qu'on s'amusast apres eux, pour leur repaistre leurs oreilles, et pour satisfaire à leurs vaines phantasies. Ils imaginent ceci et cela, et voudroyent qu'on s'amusast à leur complaire, pour disputer de choses qui sont de nulle edification. Et l'esprit humain est par trop enclin à ce vice-la, et mesme y est adonné du tout. Car si chacun de nous vouloit suivre son appetit, il est certain qu'il ne seroit question que de nous tenir des propos inutiles de ceci et de cela, qui s'espandroyent en l'air, qu'il n'y auroit nulle fermeté, il n'y auroit que vent. Et ainsi apprenons de cercher ce qui nous est bon et propre pour nous edifier en la crainte de Dieu, en la foy, et en patience, et en toutes choses bonnes et utiles. Voila ce que nous avons à retenir quant à ce passage-la, où Iob fait mention de paroles de vent. Vrai est que cependant il nous faut aussi regarder à nous, que nous ne reiettions pas tous propos qu'on nous tiendra, comme s'ils estoient de vent: mais que nous apprenions à gouster s'il y a quelque vanité, ou instruction bonne: que nous cognoissions cela pour l'appliquer à nostre usage. Et puis prions Dieu qu'il nous face la grace, quand on nous presentera quelque bonne doctrine, qu'elle ne s'escoule point par nostre nonchalance, que cela ne s'en aille point au vent. Car quand on nous viendra proposer la parole de Dieu, il faut que nous sachions que là il y a tousiours quelque instruction bonne. Or beaucoup n'y profitent gueres. Et pourquoy ? Car ils n'y appliquent point tous leurs sens et leurs esprits, ils voltigent cependant de costé et d'autre, et la parole de Dieu s'en va comme en vent: mais c'est d'autant qu'il n'y a point de bonne fermeté en eux. Toutes fois pour bien appliquer ceste sentence à nostre usage. il faut SERMON LXII 7 (comme i'ay desia dit) qu'un chacun de nous regarde soy de pres. Or il s'ensuit en Iob: Que si ses amis estoient en son estat, il pourroit parler comme eux, et leur tenir compagnie eu propos, contester avec eux, et hocher la teste contr'eux. Vrai est qu'aucuns exposent ce passage, que Iob ne voudroit point leur rendre la pareille s'il les voyoit ainsi molestez, qu'il tascheroit plustost d'adoucir leurs maux, et de leur apporter quelque allegement, que de leur augmenter leur tristesse, comme ils le font envers lui: ainsi que nous avons veu leur cruauté, qu'il n'estoit question que de mettre ce sainct personnage en desespoir, sinon que Dieu l'eust soustenu. Ceux qui prenent ainsi ce passage, sont esmeus de ceste raison: que ce ne seroit point chose decente, que Iob se voulust venger, quand Dieu auroit retiré sa main de lui: et quand il seroit à son aise, qu'il se voulust mocquer des povres gens qui seroient en calamité semblable: car quand il n'y auroit que l'affliction qu'il a enduree, encores cela le devroit enseigner à avoir pitié et compassion de ceux qui en auroient besoin. Mais quand tout sera bien regardé, Iob ne veut pas ici declarer ce qu'il feroit, mais ce qu'un homme pourroit faire, quand il seroit en tel estat. Il n'entend point donc qu'il voulust rendre la pareille à ceux qui le molestoyent à leur escient, mais simplement qu'il se pourroit gaudir s'il estoit comme eux. Il signifie donc en somme, Vous en parlez bien à vostre aise, vous hochez ici la teste sur moi, il ne vous couste rien de me condamner, voire de me plonger iusques aux abysmes. vous faites cela comme gens qui ne savez que c'est d'endurer mal. Si i'estoye en vostre estat, n'en pourroy-ie point faire autant? Et comment le prendriez-vous, si ie venoye hocher la teste sur vos calamitez, voyant que la main de Dieu voua auroit pressé iusques au bout? Quand ie diroye, O c'est bien employé, il faut que Dieu vous chastie, et qu'il vous face sentir comme il afflige les pecheurs: quand il n'y auroit que confusion en vous, si i'en parloye ainsi, ne pourriez-vous pas dire, que ie seroye un mocqueur, et un homme cruel ? Pensez donc maintenant à vous. Voila en somme quelle est l'intention de Iob. Or donc nous voyons qu'il ne s'est point ici aiguise à vengeance, comme ceux qui n'ont nulle crainte de Dieu, quand on les faschera, ils voudroient avoir la puissance en main de pouvoir rendre au double le mal qu'on leur aura fait. Iob n'a pas este ainsi. Et de fait, il faut bien que les enfans de Dieu se tienent en bride: combien qu'on nous fasche et qu'on nous tormente, il n'est pas question de nous ruer sur ceux qui nous auront ainsi iniustement persecutez, car Dieu les nous envoye pour nous humilier, il faut que nous cognoissions 8 que ce sont verges qui procedent de sa main. Mais nous pouvons bien à l'exemple de Iob remonstrer à ceux qui sans raison nous viennent molester, que nous leur pourrions rendre le semblable. Et pourquoy? Car iamais un homme ne cognoistra bien sa faute, iusques à tant qu'on le touche en sa personne. Mais quand un homme apperçoit que le mal pourroit retourner sur sa teste, alors il se restreint, et vient à dire, Comment ? Que fay-ie ? Voici Dieu qui pour nous amener à droite equité, dit: Tu ne feras â. ton prochain sinon ce que tu veux qu'on te face. De fait il eust bien peu dire: Quand vous aurez affaire à vos prochains, advisez de les traitter en toute equité et droiture, advisez de n'estre point adonnez à convoitise mauvaise, pour ravir le bien d'autrui, advisez de n'appeter point de vous enrichir an dommage de cestui-ci, ou de cestui-la. Et vrai est qu'il en parle ainsi en l'Escriture: mais pour conclusion il met ce mot-la, Faites ce que vous voulez qu'on vous face. Car il n'y a celui qui ne soit grand clerc quand il est question de son profit. Lors nous saurons bien disputer, Comment? Un tel m'a fait ceste iniure. Est-ce procedé en homme Chrestien? y a-il nulle equité? n'est-ce point un tour d'homme lasche et cruel? Chacun donc saura bien disputer de raison, d'equité et droiture, quand il est question de son profit. Et c'est où Iob ramene ses amis, d'autant qu'ils sont aveuglez: disant que tontes fois s'ils estoient en telle extremité comme lui, ils voudroient bien qu'on les traitast plus doucement. Il ne peut donc faire antre chose, sinon de les ramener à ceste equité naturelle, et de faire comparaison d'eux avec lui. Ainsi il leur dit, Venez ça, si vous estiez en l'estat où on me voit, seroit-ce la raison que ie vous tinse les propos que vous m'amenez? Quand on voudroit vous traiter d'une telle façon comme vous procedez envers moy, comment prendriez-vous cela Alors ils devoyent estre esmeus. Et pourquoy? Car (comme i'ai desia dit) cependant que nous sommes hors de nous-mesmes, c'est à dire, que la chose ne nous touche, et ne nous compete point, nous y allons à tors et à travers: mais si le cas nous touche, Ô nous apprenons à mieux adviser à nous. Voila en somme ce que Iob a voulu dire. Maintenant nous pouvons recueillir une bonne doctrine de ceci: suivant ceste sentence que i'ay desia alleguee de nostre Seigneur Iesus Christ, Que nous ne facions à autrui sinon ce que nous voulons qu'on nous face. Car nous avons la Loy de Dieu imprimee en nos coeurs, nous avons des principes generaux qui nous demeurent. Et qui est cause donc que nous avons un iugement si corrompu et perverti, que nous tirons tousiours au rebours? Il n'y a que cela, qu'apres que Dieu nous IOB CHAP. XVI. 9 a donné une bonne regle, nous sommes esmeus d'ambition, de haine, d'orgueil, d'avarice. Voila comme tout est perverti. Si donc il y a de l'ambition en nous, et que pour nous faire valoir, nous venions à mespriser nos prochains: s'il y a de la temerité, que nous iettions une sentence à la volee, devant qu'avoir bien cognu le merite de la cause: si nous sommes menez d'orgueil, que nous vueillions nous advancer en reprimant ceux que nous verrons aller devant nous: quand nous serons incitez par haines et malvueillances, que nous serons aveuglez ou d'amour, ou de faveur, que faut-il faire? Entrons en nous-mesmes, et que nous prions Dieu qu'il nous conduise, et qu'il nous ouvre le coeur pour iuger droitement, Or ça, s'il estoit question de toi, que dirois-tu? Voila comme nous serons et sages, et prudens, et rassis, c'est assavoir, quand nous aurons appliqué à nos personnes ce que nous iettons contre un autre. Car nous sommes tant adonnez à nostre appetit et profit (comme i'ai dit) et nature nous retient là, qu'un chacun s'aime, voire par trop. Pour ceste cause nous serons tant moins excusez de ce vice, quand il se trouvera en nous, veu que nous sommes si souvent exhortez de suivre droiture et equité. Or prions Dieu qu'il besongne tellement en nous, que par son S. Esprit ce vice soit converti en vertu. Considerons qu'emporte ce mot, Tu aimeras ton prochain comme toy-mesmes. Qui est cause qu'un chacun sort de sa mesure, et que nous-nous aimons par trop en mesprisant nos prochains? sinon d'autant que nous ne prattiquons point assez diligemment ce qui nous est dit, que nous ne devons point estre tellement adonnez à nous mesmes, que nous n'aimions nos prochains comme nos propres personnes. Car nous devrions avoir ceste consideration-la, que Dieu nous a tous créez à son image, et puis nous sommes d'une mesme nature. Sur cela aussi il nous monstre qu'il nous faut accorder en vraye fraternité avec ceux qui sont conioints avec nous. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage, quand Iob remonstre ceux qui l'accusoyent iniustement, qu'ils ne voudroient pas qu'on leur fist le semblable, il ne faut point donc qu'ils abusent ainsi de sa patience. Voila ce que nous avons à recueillir en somme. Or il est dit quant et quant, Ie me tairay maintenant, mais que profitera-il? Si ie parle, quel allegement en auray-ie? Iob veut ici prevenir la replique qu'on lui pourroit faire, car ses amis pouvoient dire, Console toi donc, puis que tu es si habile homme: et que si nous estions en tel estat tu pourrois faire merveilles: maintenant vien à desployer toutes tes facultez envers toy. Mais il dit, Me voici en estat si miserable, que ie n'en puis plus. Ainsi donc ie ne say quelle esperance 10 ie doy concevoir: car Dieu me presse d'une façon si estrange, que si ie parle, ie ne fay qu'augmenter ma douleur: si ie me tay, il n'y a nul allegement pour moy. Me voila donc comme un homme englouti en toutes afflictions. Voila en somme ce que vent dire Iob: que soit qu'il parle, ou se taise il n'est allegé en façon que ce soit. Voila aussi comme David se complaint au Pseaume 32 (v. 3) que son mal l'a tellement pressé et angoissé qu'il ne sait que devenir, ne quel remede y cercher. Quand, dit-il, ie me suis lamenté, et que i'ay cuidé par ce moyen-la avoir quelque adoucissement de ma douleur, le feu s'est allumé d'avantage. Si i'ay eu la bouche close, et que ie me soye là voulu comme abbatre devant Dieu, aussi bien mon coeur s'est tormenté, et comme desciré par pieces: et lors ma douleur m'a pressé si vivement, qu'elle ne s'est point restreinte pour cela. Et en l'autre passage il dit (Pse. 39, 2), qu'il avoit conclu, cependant que les meschans avoyent la vogue, de ne sonner-mot, d'estre là comme un muet. Mais quoy? dit-il, ie n'ay peu me tenir en ce propos: car quand i'ay voulu ainsi me restreindre, en la fin il a fallu que les bouillons esclatassent. Comme un pot, quand le feu sera grand, combien qu'on le couvre il faut que les escumes sortent de quelque costé que ce soit. Or ceci est bien digne d'estre noté. Car quand Dieu nous envoye quelque maladie, ou quelque povreté, lors il nous semble que iamais homme n'a e té si rudement traitté que nous: et voila qui est cause de nous mettre en desespoir, ou de nous inciter à toute impatience, et que nous venons aussi à nous eslever contre Dieu, ou bien il nous semble, que les fideles qui ont esté devant nous, combien que Dieu les affligeast, n'estoyent pas tant infirmes comme nous, mesmes qu'ils n'ont eu nulles passions. Et cela aussi est cause de nous augmenter nostre torment. Et pourtant retenons ce qui est ici dit, c'est assavoir, Que Dieu a tellement pressé les siens, ceux (di-ie) qu'il aimoit, et desquels il avoit le salut cher et precieux: il les a toutes fois amenez iusqu'à ceste extremité-la, qu'ils n'evoyent plus de contenance, ils ne savoyent parler, ne se taire. David ne fait point une telle confession sans cause, mais c'est pour la doctrine de tous enfans de Dieu. Car quand nous voyons qu'un homme rempli de telle vertu, ayant une telle constance du sainct Esprit, neantmoins est mis iusques au bas, et qu'il ne sait ce qu'il a, à faire, qu'il est comme au bout de son sens: faisons-en nostre profit, et si Dieu nous envoye des tentations si dures, que nous soyons iusques au bout, que nous n'en puissions plus: et bien, que cela ne nous soit point nouveau, car nous ne sommes pas les premiers. David nous monstre le chemin, et il est sorti d'une telle fange, Dieu lui a tendu la main, et apres qu'il l'a humilié SERMON LXII 11 tant et plus, si est-ce qu'il lui a assisté. Pourtant ne doutons point qu'encores il ne nous face merci, apres que pour un tempe nous aurons esté abbatus. Voila donc pourquoy il est bon et necessaire que nous ayons ces exemples devant les yeux, et mesme cela sera cause que nostre infirmité ne nous dominera point par trop. Car si les tentations nous pressent, et que nous ne sachions que devenir, nous nous reduirons en memoire, Et bien, voila les serviteurs de Dieu qui ont este devant nous, combien qu'ils eussent de grandes graces, si est-ce qu'il a fallu qu'ils souspirassent sous la main de Dieu, et qu'ils ne seussent que devenir, et Dieu par ce moyen-la les a voulu despouiller de toute arrogance, il a voulu leur apprendre par prattique, comme il falloit qu'ils eussent la teste baissee sous lui. Et s'il lui plaist auiourd'hui de nous abbatre usant du mesme moyen, pourveu que la fin soit telle, encores qu'il nous faille souffrir cependant: ne nous tourmentons point l'esprit pour cela, veu que le tout reviendra à nostre grand profit et salut. Voila ce que nous avons à noter de ceste doctrine qui est ici contenue. Or Iob adiouste, que Dieu le presse tellement, qu'il semble qu'il le vueille descirer par pieces. Parlant ainsi il denote ce que nous avons desia veu par ci devant, qu'il ne l'avoit point affligé seulement en son corps, mais qu'il y avoit des tentations plus grandes et plus dures, voire mesmes ameres, c'est assavoir, qu'il estoit tormenté là dedans, pource que Dieu lui estoit comme ennemi mortel. Il est vrai qu'il dit, que la maigreur qui estoit en son corps, estoit comme une fletrisseure, et un tesmoignage de l'ire de Dieu, qu'il estoit ridé, que toute sa chair estoit comme à demi pourrie. Et en cela voit-on bien les marques d'une horrible affliction, et que Dieu ne le traitte point à la façon commune de ceux lesquels il chastie de ses verges: mais sa douleur est excessive. C'est donc en somme ce que Iob a voulu exprimer. Or ici nous avons à noter, que Dieu nous a voulu donner des miroirs en ceux qui ont eu quelques vertus excellentes, afin que nous puissions cognoistre en leurs personnes, que selon qu'il distribue les graces de son sainct Esprit, aussi pour les faire valoir, et tant mieux: fructifier, il leur envoye de grandes afflictions en leurs personnes, et les esprouve, bref il les chastie iusques au bout. Exemple Voila Abraham qui a esté gouverné par l'Esprit de Dieu, non point comme un homme vulgaire, mais comme un Ange, si plein d'excellence et de perfection que rien plus. Et comment est-ce que Dieu aussi l'a manie? Si nous avions à endurer la dixieme partie des combats qu'Abraham a soustenus et surmontez, que seroit-ce ? Nous defaudrions. Mais Dieu nous 12 espargne, d'autant qu'il ne nous a point eslargi des dons si excellens, comme il a fait à celuy-la. Autant en est-il de David. Voila David qui a esté non seulement Prophete de Dieu, mais aussi le Roy pour gouverner le peuple sainct et esleu, et qui a eu en sa personne des vertus bien dignes de memoire et de louange, mesmes d'admiration: et toutes fois comment est-ce que Dieu l'a pourmené? Nous voyons les complaintes qu'il fait, non point seulement comme un homme contemptible et reietté: mais disant, qu'en terre Dieu le tient à la torture, qu'il faut qu'il monstre les extremitez où il est venu. Car ce n'est point sans cause qu'il dit tant souvent, qu'il a passé par le feu et par l'eau, et qu'il a esté ietté aux abysmes plus profonds, et qu'il a senti tous les dards de Dieu, et toutes ses flesches descochees contre lui, que la main de Dieu s'est appesanti sur lui, que ses os mesmes ont este froissez, qu'il n'est demeuré ni moëlle ni substance en lui. Quand nous oyons ces propos, il nous semble quasi que ce soit moquerie: mais Dieu nous a voulu mettre là une peinture vive, afin que nous sachions, suivant ce que nous avons dit, que selon que Dieu donne une grande vertu aux hommes, aussi il exerce vivement, afin que ses vertus-la ne soyent point oisives, mais qu'elles soyent cognues en temps et lieu. Au reste notons cependant, que les principales tentations qu'ayent iamais enduré les fideles, ont este ces combats spirituels, que nous appellons, c'est à dire, quand Dieu les a adiournez en leurs consciences, qu'il leur a fait sentir sa fureur, qu'il les a persecutez tellement qu'ils ne savoyent comme ils en estoyent avec luy. Aussi cela est pour les abysmer en ruine plus que tous les maux corporels, tant qu'il en pourroit advenir. Et voila aussi pourquoy Iob use de ceste similitude que Dieu a grincé les dents sur lui. Nous voyons aussi comme Ezechias en parle, pource qu'il avoit passé par ceste tentation (Isaie 38, 3. 14). Il dit, Dieu m'a esté comme un lion. Il avoit aussi bien usé auparavant de la similitude qui est ici, Qu'il ne savoit ne parler, ne se taire. Car ie suis (dit-il) comme une arondelle, ie iargonne, ie murmure: mais ie n'a r point de propos que ie puisse exprimer la douleur de mon mal, ie n'ay point la langue à delivre. Mais là dessus il vient puis apres à declarer, que Dieu a cassé et rompu ses os, comme un lion qui le tiendroit entre ses pattes et entre ses dents. Et comment Dieu se peut-il accomparer à un lion qui est une beste si cruelle ? Non, Ezechias n'a point voulu accuser Dieu de cruauté, mais il parle de l'apprehension qu'il a eu, et de l'affliction horrible qu'il a senti quand l'ire de Dieu a esté sur lui. Ainsi donc notons que quand une povre creature entre en ceste doute-la, assavoir, comment elle IOB CHAP. XVI. 13 en est avec Dieu, et qu'elle n'a point apprehension qu'il lui vueille faire sentir sa bonté: il faut bien qu'elle soit en telle destresse et si grand estonnement, comme si elle estoit entre les pattes des loupe. Il ne faut point que nous imaginions que ce soit peu de chose à l'homme de sentir l'ire de Dieu, et sur tout quand nous apprehendons qu'il nous est ainsi contraire. Et pourtant prions Dieu qu'il lui plaise nous supporter, et espargner, cognoissant que nous ne sommes point capables de soustenir un tel fardeau, sinon qu'il nous donne les espaules pour ce faire. Et au reste, que nous le prions qu'il n'use point de telle rigueur à l'encontre de nous, que nous le sentions comme un lion: mais plustost qu'il se monstre tousiours nostre Pere, et qu'il ne nous punisse point comme nous l'avons merité: mais qu'il nous face tousiours sentir sa misericorde par le moyen de nostre Seigneur Iesus Christ, afin qu'apres qu'il nous aura conduit par son S. Esprit en la vie presente, il nous esleve en la gloire eternelle de ses Anges, laquelle il nous a si cherement acquise. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 14 LE SOIXANTETROISIEME SERMON, QUI EST LE II. SUR LE XVI. CHAPITRE. 10. Ils ouvrent leur bouche contre moy, ils me donnent des soufflets par opprobre, ils s'assemblent contre moy. 11. Dieu m'a mené entre les mains des malins, il m'a espouvanté devant les meschans. 12. Ie prosperoye, et il m'a abbatu, et m'a saisi au col, il m'a mis pour sa bute. 13. Ses archiers m'environnent de tous ceste, il divise mes reins, il n'espargne rien, il espard mon fiel par terre. 14. Il m'a desrompu de rompure sur rompure, il a couru sur moy comme un geant. 15. I'ai cousu le sac sur ma peau, et ay chargé ma gloire de poudre. 16. Ma face est ternie de larmes, et mes paupieres sont couvertes d'ombre de mort. 17. Toutes fois il n'y a point de fraude en mes mains, et mon oraison est pure. C'est une chose bien griefve et dure à l'homme mortel quand Dieu se dresse contre lui , et qu'il lui fait sentir qu'il est comme sa partie adverse. Or nul ne peut apprehender combien ce mal est grand, sinon par experience. Et voila pourquoy Iob use de ceste similitude de lion, comme nous avons veu, qu'il a esté desciré par pieces, et devoré de Dieu comme d'un lion. Et ainsi en parle le Roy Ezechias. Et ce n'est point (comme nous avons dit) pour accuser Dieu de cruauté: mais d'autant que l'angoisse que souffrent les povres pecheurs quand Dieu les persecute, ne se peut assez exprimer. Or il est bon que nous soyons advertis de ces choses: afin que si Dieu nous presse bien au vif, nous soyons tellement estonnez de sa frayeur, que cependant nous cognoissions que les fideles qui ont vescu devant nous ont passé par là, et que Dieu les en a delivrez, afin que nous ne laissions point de l'invoquer. Car il est tousiours à craindre que nous ne soyons accablez d'un tel desespoir, que nous ne puissions point invoquer Dieu, ne trouver aide en luy. Ainsi donc notons que quand une povre creature est comme abysmee, et que Dieu lui fait sentir son ire, neantmoins en telle destresse encores nous faut-il recourir à lui: car c'est son office de retirer du sepulchre, et de guerir les playes qu'il aura faites, voire de nous ressusciter de la mort. Or cependant Iob se plaint ici d'une autre tentation, c'est assavoir, Que les meschans ont ouvert leur bouche pour se mocquer de lui, qu'ils l'ont souffleté par opprobres, qu'ils se sont assemblez. Quand les hommes se dressent ainsi contre nous, cela renouvelle le mal que nous endurons. Pourquoy? Car le diable se sert de ceux qui se mocquent de nous, afin de nous despiter, et s'il est possible, d'abbatre et renverser du tout nostre foy. Et notamment Iob parle ici des meschans pour deux raisons. Car c'est une chose plus fascheuse que Dieu lasche ainsi la bride aux meschans, qu'ils persecutent ses enfans, qu'ils les foulent aux pieds. Il est vrai que les bons ne doivent point penser à cela: mais Fi semble-il que ce soit une chose absurde, que Dieu donne une telle licence aux contempteurs de sa maisté, à gens qui sont adonnez à tout mal, que les povres fideles soyent là opprimez par eux. Voila donc une raison pourquoi Iob parle ici notamment des malins. L'autre c'est, qu'il dit, Que ceux-la mesmes taschent tousiours de faire que nous n'ayons nulle foy en Dieu, et de nous SERMON LXIII 15 desbaucher, voire du tout divertir du bien: comme nous voyons qu'il en est advenu à nostre Seigneur Iesus Christ , qui est le vrai miroir et patron de tous fideles. Il est vrai que David a bien enduré le semblable: mais quand nous voyons ce qui est advenu au Fils de Dieu, cela nous est une regle certaine, et qui nous appartient a tous. Maintenant nous voyons où se rapporte ce que dit ici Iob, c'est, qu'outre ce que nous le voyons avoir esté en frayeur si terrible, encore les hommes se sont eslevez contre lui, ont tasché de le mettre en desespoir et l'ont souffleté par opprobres, comme si Dieu l'eust là exposé en proye, et qu'il ne tinst plus conte de lui. Voila en somme ce que nous avons à noter. Et ceci est escrit pour nous, afin que quand Dieu permettra aux meschans de se mocquer de nos afflictions, et qu'ils s'esleveront avec une telle furie, qu'il semblera que nous devrions estre abysmez par eux: nous n'en soyons point par trop estonnez. Pourquoy? Iob a soustenu de tels combats, et cependant nous voyons l'issue qui a esté heureuse. Dieu nous a declaré en sa personne, qu'apres que nous aurons passé parmi telles tentations, il nous pourra bien encores subvenir. Fions-nous donc en lui, estans appuyez sur sa grace et bonté. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage. Or notamment Iob dit, Que Dieu l'a aussi livré entre les mains des meschans: ce qui merite bien d'estre observé. Car nous pensons que les meschans font tout à leur appetit, et ne regardons pas que Dieu leur lasche la bride autant qu'il veut, et qu'ils ne peuvent passer outre que ce qui leur est permis d'enhaut. Ceci (comme i'ay dit) merite bien d'estre noté. Car si nous sommes preoccupez d'une telle phantasie, que les meschans ne soyent point en la main de Dieu, et qu'ils se desbordent tant qu'ils voudront, que Dieu n'y mettra point de remede: et que sera-ce? Ne faut-il point que nous soyons du tout abbatus? Et où aurons-nous nostre recours? Mais si nous cognoissons que Dieu tiene la bride à Satan, et à tous les siens, et que non seulement ils ne puissent remuer un doigt contre nous, mais aussi qu'ils ne puissent rien penser n'entreprendre sans que Dieu l'ait disposé: alors nous pourrons recourir à lui hardiment, quand nous serons ainsi persecutez, sachans que le remede est en sa main et en sa bonne disposition. Nous avons aussi à nous humilier devant sa face. Car si les mechans se remuoyent d'eux-mesmes, et que Dieu ne s'en meslast point: alors il ne nous viendroit point en memoire de cognoistre les corrections et chastiemens de Dieu, pour penser à nos pechez, et aussi pour gemir devant lui, afin qu'il ait pitié de nous: mais si nous cognoissons, que les plus meschans sont comme verges qu'il tient en ses mains, desquelles il 16 nous bat et nous corrige: bref, que nous pratiquions bien ce que dit le Prophete, Que nous regardions à la main, et non point aux pierres et aux dards, et aux coups de bastons: ce sera bien une consideration qui nous sera fort utile. Voila encores que nous avons à noter, quand Iob ne dit pas simplement, que les meschans se sont ruez sur lui, mais que c'est Dieu qui l'a assiegé, que c'est luy-mesmes qui l'a ainsi livre. Or il adiouste, Qu'il a esté opprimé iusques au bout. Toutes ces façons de parler dont il use ici, tendent à ceste fin-la, comme quand il dit, Qu'il a esté abbatu, qu'il u esté espouvanté, que Dieu l'a saisi au col, qu'il l'a desciré par pieces, qu'il l'a mis comme un blanc auquel l'on tire, que ses archiers l'ont environné de toutes parts, qu'il l'a divisé, voire et qu'il lui est advenu rompure sur rompure. Iob par cela monstre qu'il est venu iusques à telles extremitez d'afflictions , qu'il estoit impossible de trouver creature plus pressee ne plus miserable que lui. Car nous avons veu comme Dieu l'avoit affligé, tant en son corps, qu'en ses biens, et puis en sa femme propre. Voila donc Iob qui se pouvoit bien accomparer à un blanc auquel on tire. Car Dieu ne lui a point seulement envoyé une espece de mal, mais il a comme cave une fosse iusques aux abysmes, pour le ietter là dedans au plus profond. Et puis il l'a charge d'une telle pesanteur, qu'il estoit impossible à creature de porter cela, sinon qu'il y eust une vertu plus grande qu'humaine. Et de fait ç'a esté une chose miraculeuse d'avoir une telle constance, quelques infirmitez que nous y voyons. Car aussi quand Dieu fortifie les siens, ce n'est pas pour les rendre du tout insensibles, ce n'est pas aussi pour leur oster toute foiblesse: mais il faut qu'ils se cognoissent tels qu'ils sont, c est assavoir, fragiles, et cependant que Dieu subvienne à leur infirmité, et qu'il les redresse, quand ils sont abbatus. Voila donc comme il en est advenu à Iob. Or cependant il met, Qu'il a vestu un sac, et qu'il a couvert sa teste de poudre, et qu'il ne l'a point fait par hypocrisie. u reste, que toutes ces choses-la ne lui sont point advenues pour ses forfaits. Car on ne trouvera point (dit-il) de rapine en mes mains, mon oraison est pure. En quoy il signifie qu'il trouve ces afflictions ici estranges, veu qu'il n'a pas offensé Dieu en sorte qu'il meritast d'estre ainsi traite. C'est donc ceste tentation laquelle nous avons veu souvent par ci devant, que Iob reduit encores en memoire. Or maintenant deduisons les choses par le menu, les appliquans à nostre usage. La similitude dont parle les emporte une bonne doctrine, C'est que Dieu l'a mis comme un blanc d'une bute, et qu'il adressé ses archiers contre luy, et qu'il l'a environné, IOB CHAP. XVI. 17 et que ceux-là l'ont tellement desciré par pieces, que le fiel luy est tombé par terre, c'est à dire, qu'il a este navré iusques au coeur. Iob parlant ainsi, veut exprimer que Dieu ne l'a point affligé d'une façon commune. Or regardons maintenant à nous, car si nous endurons quelque peu de mal, il nous semble que c'est trop, et que Dieu ne tient point de mesure: nous sommes si delicats, que c'est pitié, il ne faut rien pour nous faire escarmoucher iusques au bout. Encores s'il n'y avoit que quelques plaintes, on pourroit attribuer cela a nostre foiblesse: mais quand les hommes font un tel bruit, qu'ils s'eslevent à l'encontre de Dieu pour quelque mal commun qu'ils auront à souffrir, ne voila pas une impatience trop grande? N'est-ce pas signe que nous n'avons point esté à l'escole de Dieu pour apprendre que c'estoit de souffrir, et de nous rendre obeissans à sa volonté? Ainsi donc, afin que nous apprenions d'estre plus robustes, pour soustenir les chastiemens que Dieu nous envoyera, retenons ce qui nous est ici monstré: que Iob qui estoit si excellent en saincteté, et que Dieu aimoit, neantmoins n'a pas laissé d'estre constitué comme un blanc. Or i'ai dit que nous devons estre robustes en nos afflictions: non point pour nous endurcir contre Dieu, et pour ronger nostre frein, comme nous en verrons beaucoup. Car voila qui est cause que les hommes s'endurcissent, et qu'ils ne peuvent estre amenez à repentance. Nous devons donc estre tendres en ceste façon-la, c'est assavoir, que si tost que Dieu nous touche, nous devons estre resveillez pour penser à luy, que nous n'attendions pas qu'il desgaine l'espee contre nous, et qu'il nous en navre, que nous n'attendions pas qu'il desploye ses flesches, ne qu'il foudroye. Quoy donc? Si tost que Dieu nous frappe d'un coup de verge, encores que ce soit doucement, il nous faut estre paisibles: et mesmes si nous estions sages et bien advisez, nous n'attendrions pas qu'il frappast un seul coup, mais nous serions advertis à ses seules menaces, et tascherions de revenir devant qu'il touche. Voila donc comme il est bon et utile que les fideles sentent la main de Dieu, et qu'ils ne soyent point durs aux coups. Car aussi un cheval sera dur à l'esperon, l'estimera-on pour cela? lui attribuera-on à vertu? C'est un vice. Ainsi donc en est-il de nous, que si Dieu ne frappe point a coup d'espee, mais seulement qu'il nous monstre l'ombre d'une verge, nous devons estre esmeus. Mais cependant neantmoins il nous faut estre robustes en tel sens comme i'ay dit: c'est que nous ne perdions point courage, pour estre tellement angoissez, que nos maux ne soyent point adoucis, que nous n'ayons nulle apprehension de la grace de Dieu, car ceux qui sont ainsi pressez, ne peuvent nullement se reduire: pource que si nous apprehendons que Dieu . 18 nous soit contraire, et que nous n'ayons nulle confiance en sa bonté, il est impossible que nous approchions de lui: nous le foirons, et quand nous en serons eslongnez une fois, encores tascherons-nous de nous en retirer d'autant plus. Il faut donc que nous prenions courage en nos adversitez, afin que nous invoquions Dieu, et que nous ne craignions point de retourner à lui, nous confians qu'il sera prest de nous faire merci, si nous le cerchons de bonne affection, droite et pure. Voila donc à quoy tend le propos que i'ay touché, qu'il le faut point que nous soyons trop delicats en nos afflictions, mais plustost que nous les sentions de bonne heure pour retourner à Dieu. Et aussi quand Dieu nous ayant envoye quelque adversité nous redoublera, et que dedans et dehors nous serons pressez tant et plus: cognoissons qu'encores ne sommes-nous point venus là où en estoit Iob: et que s'il a persisté d'invoquer Dieu, et d'avoir tousiours son refuge à lui, il ne faut point que nous soyons destournez de lui. Voila ce que nous avons à noter de ce passage. Or quand il est ici parle des archiers de Dieu, c'est une similitude bien notable. Car nous voyons tousiours comme les hommes sont troublez, quand il est question des afflictions de la vie presente. Car nous ne pouvons pas rapporter cela à Dieu comme nous devrions, et nous imaginons tousiours que c'est de cas d'aventure, ou que ce sont les hommes: bref, nous iugeons en confus, et ne pouvons pas nous adresser à Dieu. Pour ceste cause l'Escriture saincte, outre ce qu'elle nous declare que et la vie, et la mort, et la clarté, et les tenebres, et le bien et le mal sont en la main de Dieu, use aussi des comparaisons familieres, afin que cela nous soit tant mieux imprimé: comme il est ici dit, que Dieu a arrengé ses archiers à l'encontre de Iob. Parle-il ici des hommes? Nenni. Mais il est parlé de tous les maux que Iob avoit à endurer. Ces maux-la sont nommez les archiers de Dieu. Et pourquoy? Afin que nous apprenions quand Dieu nous afflige, qu'il vient en equippage, comme si un Iuge avoit ses officiers, et qu'il eust main forte, pour venir prendre un mal-faicteur. Voila donc comme Dieu use de toutes adversitez que nous sentons en la vie presente. Ne iugeons point donc estre fortune, quand l'un endurera en maladie, que l'autre aura quelque povreté: bref, comme les miseres de ce monde sont infinies, que nous sachions que Dieu a des moyens infinis pour nous corriger quand il voudra, comme il lui semblera bon. Et c'est ce que Moyse entend, quand il dit (Deut. 32, 34) Que toutes ces choses sont serrees aux coffres de Dieu. Apres qu'il a parlé de tous les maux qui peuvent advenir aux hommes, il adiouste, Et ceci n'est-il point en mes offres? Comme s'il disoit, I'ay mes SERMON LXIII 19 thresors de biens, quand il me plaist de monstrer ma grace et mon amour envers les hommes: voire i'ay dequoy leur bien faire, non point à la façon humaine, mais i'ay des moyens incomprehensibles. Mais aussi à l'opposite, quand il me plaist d'affliger les hommes, ils sentiront que ie puis ce qu'ils n'ont point comprins, et ce qu'ils n'ont iamais entendu. Voila donc comme Dieu veut que ses richesses incomprehensibles soyent cognues de nous, tant en ce qu'il lui plaist de nous eslargir de ses biens, qu'aussi au contraire. Pourtant cognoissons quand il lui plaira de nous affliger, qu'il le pourra faire, voire d'une façon estrange. Et puis, sommes-nous echappez d'un mal? le second viendra, voire il y en aura une infinité. Voila ce que nous avons a retenir de ce passage. Au reste quand Iob adiouste derechef, Que son fiel a esté espandu par terre, que ses reins ont esté ouverts et descirez, retenons ce que desia nous avons touché: c'est assavoir, que quand Dieu nous punira et poursuivra iusques au bout, et que sa main sera si griefve et si pesante que nous n'en pourrons plus, si est-ce qu'il ne faut point pour cela que nous soyons par trop esperdus, et comme gens eslourdis: mais pensons à ce que Iob a cognu, c'est assavoir, d'autant que nous avons affaire à Dieu, que nous gemissions, et que nous le facions avec toute humilité: comme aussi il adiouste, Que ses yeux ont esté ternis de pleur, et toute sa face, qu'il a mesme cousu le sac sur su peau, et qu'il a couvert son chef de poudre. Qui est-ce qui a induit Iob à ceci? Assavoir, d'autant qu'il cognoissoit que la main de Dieu estoit sur lui, et que tous les maux qui lui estoient advenus n'estoient point de fortune, mais que Dieu le visitoit. Si Iob n'eust este persuadé de cela, que lui eust-il servi de prendre le sac sur son dos, et sur sa peau' et de ietter la terre sur son chef? Il est vrai que ceux qui ne pensent nullement à Dieu, ne laisseront pas de faire de grandes complaintes, et pleurer, et crier: mais de mettre en verité le sac sur leur chef, ils ne le feront point s'ils ne regardent bien à Dieu. Cependant les hypocrites, encores qu'ils ne cognoissent point Dieu droitement, si est-ce qu'ils en ont quelque apprehension, quand ils monstrent tels signes de repentance. Il est vrai que si nous regardons au dedans, on n'y trouvera que feintise: mais encores la ceremonie dont Iob parle, est un certain signe que les hommes sont contraints de confesser que Dieu est leur Iuge. Or d'autant que Iob a fait ceci en verité, nous disons qu'il n'a point esté eslourdi, comme seront les incredules. Quand Dieu les traitte ainsi rudement, ils pensent, Voila une mauvaise fortune qui m'est advenue, et ne regardent pas plus loin. Iob n'en a pas fait ainsi: mais il a cognu et s'est resolu du tout, qu'il faloit attribuer ceci à Dieu. 20 Si nous avions bien apprins ceste leçon, ce seroit beaucoup profité pour un iour, ie di que nous l'eussions apprise pour la bien prattiquer comme il faut. Car la plus part confesseront assez, que les maladies, les povretez, et les autres miseres, guerres, pestes, famines, que tout cela, di-ie, vient de Dieu: mais si ce vient à l'experience, nous sommes esperdus, et ne pouvons pas faire ceste conclusion, Et bien, d'autant que Dieu nous visite, et qu'il approche de nous, maintenant il nous faut reduire à lui. Par devant nous faisions des chevaux eschappez, nous voulions nous esgarer de lui: maintenant il nous tient la bride roide, il nous monstre sa verge, voire et nous la fait sentir: il faut donc que nous apprenions de nous humilier sous sa main. Mais au contraire, comment en faisons nous? Si un homme est affligé en particulier, que fera-il, sinon se chagriner' et en grinçant les dents se despiter à l'encontre de Dieu? Et pourquoy? 11 est vray que si on luy remonstre qu'il offense Dieu, il dira bien, Il est vray: mais il n'a pas un droit remors pour se r primer. Et pourquoy? Car nous n'avons (Gomme i'ay dit) sinon une apprehension confuse. Par cela voit-on qu'il y en a bien peu qui ayent bien ceste doctrine imprimee en leur esprit, c'est assavoir, que toutes les afflictions sont les archiers de Dieu, et qu'il en est equippé afin de se monstrer nostre Iuge. Autant en est-il des afflictions communes qui adviennent. Si un peuple, ou tout un pays a une guerre, comme il y aura des pillages et autres extorsions et excez qui se commettent, combien y en a-il qui pensent à Dieu? Nous voyons que tout foudroye: et nous ne pensons point cependant que Dieu gouverne. Voyans une telle froidure, nous sommes admonnestez d'autant plus de bien marquer et noter les passages de l'Escriture saincte, où Dieu nous monstre comme en un miroir, ou bien en une peinture vive, que si les hommes sont chastiez de quelque costé que ce soit, il faut adonc qu'ils cognoissent que c'est la main de Dieu: et mesmes quand tout un pays sera persecuté, qu'on cognoisse aussi, Voila Dieu qui le visite. Et pourtant quand telle chose adviendra, que nous ensuivions l'exemple de Iob, c'est qu'apres avoir pleuré, voire iusques à ternir nostre face de larmes, nous venions faire confession de nos fautes, et que nous demandions à Dieu qu'il nous soit pitoyable. I'ay desia dit que les incredules pleurent: mais il faut s'adresser â. Dieu, et alors ne doutons point que nos larmes ne lui soyent precieuses: comme nous oyons aussi que David en parle, que Dieu les a mises toutes comme en une phiole. Quand nous serons affligez, et que nous n'en pourrons plus, recourons à nostre Dieu. Et si nous pleurons devant lui, voire en droite humilité, il est certain qu'il ne tombera larme de nos yeux, qui ne viene IOB CHAP. XVI. 21 en conte en sa presence: car ce lui sont autant de sacrifices, comme aussi il est dit au Pse. 51 (v. 19). Qu'un coeur enserre en destresse, un coeur abbatu est un sacrifice plaisant à Dieu. Si nos larmes se rapportent là, et qu'elles soyent comme tesmoins, qu'en toute humilité nous recourons à Dieu, cognoissans puis que sa main nous est contraire, qu'il n'y a autre remede sinon de le requerir qu'il nous face misericorde: Ô il est certain (comme i'ay dit) qu'il contera nos larmes. Et mesmes quand nous serons molestez des meschans, si au lieu de faire d'un diable deux (comme on dit) c'est à dire, de rendre mal pour mal, nous venons demander à Dieu qu'il leve sa main, et qu'il mette ordre aux choses qui sont maintenant confuses: sachons que tout ainsi qu'il a mis les larmes de David dans une phiole (Pse. 56, 9), il y mettra aussi les nostres: et elles ne seront point perdues, combien qu'elles tombent à terre: Dieu, di-ie, ne les mettra iamais en oubli. Voila donc comme nous devons appliquer ceste doctrine à nostre instruction: c'est que si nous pleurons quand Dieu nous afflige, que nos larmes ne soyent point comme des povres insensez, qui ne savent à qui ils en veulent, ne où ils se doivent adresser: mais tendons à Dieu, gemissons devant lui. Et cela est confermé par ce que Iob adiouste, Qu'il s'est vestu d'un sac, et qu'il a couvert sa teste de poudre. Or c'estoyent les signes de repentance que ces choses ici: comme quand un povre malfaiteur demandera grace, il ne vestira point une robbe de noces, il ne viendra point pigné et testonné ne brave devant son iuge: mais il viendra plustost pour attirer à compassion, il y viendra (di-ie) avec une face triste et abaissee, il viendra mal vestu comme en dueil. Et ainsi les fideles ont eu ces signes exterieurs de repentance quand Dieu les affligeoit, et qu'ils ont confessé leurs pechez pour obtenir pardon, ils avoyent accoustumé de se vestir de haires et de sacs, et de ietter la poudre sur leur teste: et cela estoit approuvé de Dieu. Et pourquoy ? Car en premier lieu les hommes ont besoin de s'inciter, d'autant qu'ils sont tardifs et froids. Quand donc ils prendront des aides convenables pour se pousser d'avantage, cela n'est point superflu: cognoissans quand il est question de nous humilier devant Dieu, nous y allons tant laschement que ce n'est que par acquit. Nous dirons bien que nous sommes coulpables, et ietterons bien quelques souspirs: mais cependant pensons quelles sont nos fautes, le nombre en est infini, aussi elles sont si enormes, que nous devrions bien estre espouvantez d'horreur de mort quand nous venons devant nostre iuge. Or il nous semble que c'est assez d'avoir ietté un souspir à demi. Voyans donc une telle froidure en nous, cognoissons 22 que nous avons besoin de nous aguillonner comme des asnes. Voila dequoy a servi le sac et la poudre aux Peres anciens: car quand ils ont usé de ceste ceremonie ici, ce n'a pas este en vain. u reste, il faut aussi que nous venions à Dieu, quand nous voulons ietter les cendres sur nos testes, car le corps n'est-il pas creé de lui? Tout ainsi donc que nous devons avoir nos coeurs attentifs, il faut que les corps respondent, et que le tout soit dedié à Dieu, et lui face hommage. Nous voyons donc maintenant que ces choses n'ont pas esté singeries frivoles, quand les peres anciens ont prins la haire et le sac sur leur dos, et qu'ils ont aussi ietté la poussiere sur leurs testes. Et voila comme Iob en parle. Ce neantmoins le Prophete Ioel dit (2, 13), Descirez vos coeurs, et non pas vos vestemens. Il ne veut pas reietter ces signes exterieurs-la, mais il s'adresse aux hypocrites, lesquels pensoyent bien s'estre acquitez. quand ils avoyent fait beaucoup de singeries devant les hommes, et qu'ils avoyent belle apparence, qu'il sembloit qu'ils fussent tout confits en repentance. Voire (dit-il) vos robbes rendront bon tesmoignage, vous faites ici beaucoup de fanfares pour monstrer que vous estes bons penitens. Mais quoy? Voila vos coeurs qui demeurent tousiours obstinez en leur malice, ils sont durs comme des enclumes, c'estoit par là qu'il falloit commencer. Au reste, il dit neantmoins, qu'on prenne le sac et la cendre, qu'on se iette à terre, et qu'on pleure devant Dieu, et que les gouverneurs commencent et ceux qui ont charge publique, et que tout le reste du peuple suive. Maintenant donc nous voyons comme les Peres anciens ont usé du sac et de la poudre: quand il a este question de protester leur repentance devant Dieu. Auiourd'huy il est vray que nous ne serons point astreints ni obligez à telles formes de faire: mais si est-ce que si nostre repentance este t telle qu'elle doit, nous ne serions pas ainsi froids comme nous sommes: car toutes les necessitez que nous avons alleguees se trouvent aussi bien en nous. Si ceux qui anciennement ont iette un sac sur leur dos se vouloyent inciter à cognoistre leurs pechez, et a les confesser devant Dieu, que sera-ce de nous, ie vous prie? Avons-nous un tel zele et si ardent pour demander pardon à Dieu? Sommes-nous abbattus pour nous desplaire en nos fautes, et les avoir en telle detestation qu'il seroit requis? Helas non! il s'en faut beaucoup: mais nous y sommes stupides. Si donc les Peres anciens ont eu besoin de s'humilier en cognoissant leurs pechez, d'autant plus le devons nous faire. Ma s quoy? Nous n'y pensons gueres. Et en cela voit on que nous ne savons que c'est ne de Dieu, ne de son iugement, ne de nos pechez. Il est vray que de nos pechez ils nous seront assez SERMON LXIII 23 cognus: mais cependant que nous apercevions nostre turpitude pour y estre confus, et nous y desplaire, il n'en est point question ni de nouvelles. Et tant y a que ceci n'est pas escrit eu vain. Apprenons donc que quand aucun de nous sera affligé, combien qu'il n'use point d'un sac, combien qu'il ne iette point la poudre sur ta teste: toutes fois nous devons tant qu'il nous sera possible nous inciter par tous moyens que nous verrons nous estre propices. Quand quelqu'un sera retiré en son privé, qu'il cognoisse, Or ça, ie ne prie point Dieu de telle affection comme ie devroye: qu'il regarde, un tel moyen me seroit bon quand ie me mettray a terre, que ie seray là comme ayant la bouche en la poudre, estant confus devant Dieu, et cela me devra tant plus toucher au vif, et ie seray incité à recourir à mon Dieu. Voila (di-ie) comme chacun se doit inciter en son particulier, sur tout quand la necessité nous y contraint, comme nous voyons quelle est maintenant par trop. Et qu'aussi tous en commun noua facions le semblable. Si tost que Dieu envoyera quelque peste, ou quelque famine, pensons-nous que ce ne lui fust un sacrifice plaisant, si l'on faisoit protestation solennelle que et grands et petis confessassent leurs fautes devant lui, et qu'un chacun incitast ses prochains à ce faire ? Quand au contraire nous venons la teste levee, et qu'il semble que nous ne sentions point les corrections, que nous facions le niquet à Dieu, nous esbahissons nous s'il redouble les coups, mesmes s'il nous punist sept fois plus? comme il en est parlé en sa Loi. Nous saurons bien nous despiter, et demander, Pourquoy est-ce qu'il nous presse tant: voire mais nous ne regardons pas comme quand il nous a voulu humilier, nous avons repoussé les coups avec une telle fierté et rebellion, qu'il faut bien qu'il les redouble. Ainsi donc advisons de mieux pratiquer ceste doctrine qui nous est ici monstree par Iob. Et au reste notons bien ce qu'il dit pour conclusion, c'est assavoir, Qu'il n'y a point eu de rapines en ses mains, et que son oraison a esté pure. Iob adiouste ceci (comme i'ay touché) pour signifier qu'une telle affliction lui estoit estrange: car voila comme il en a parlé ci dessus. Et de fait quand Dieu nous afflige, voila qu'il nous faut faire, d'entrer en nous-mesmes, et d'examiner nostre vie: et là dessus quand nous aurons offensé, que nous gemissions devant Dieu pour dire, Helas Seigneur! il est vray que tu m'affliges rudement: mais si ie fay comparaison de mes fautes, et que ie les mette en balance avec le mal que i'endure, helas Seigneur! ie say que ie t'ay offense en tant de sortes, que quand tu m'aurois plongé iusques aux enfers, i'en suis bien digne. Voila ce que nous avons à faire. Or si nous n'appercevons point que Dieu 24 nous afflige pour nos pechez, voila une tentation qui nous greve beaucoup. Comment? Qu'est-ce que i'ay commis? Pourquoy est-ce que Dieu me traitte avec telle rigueur? Ie voy qu'il espargne les meschans. I'ay tasché de le servir en bonne conscience et droite: il est vray qu'il s'en faut beaucoup que ie m'en soye acquité: mais tant y a que j'y ay tendu: et toutes fois que ie soye comme la plus mal-heureuse creature, et la plus execrable que la terre porte. Et qu'est-ce que ceci veut dire? Voila une tentation qui est grande, et qui est pour nous rendre, confus, comme il en est advenu à Iob. Or que faut-il faire en cest endroit? Advisons bien en premier lieu d'estre semblable à Iob, pour dire, Qu'il n'y ait point de rapines en nos mains. Car c'est une chose bien aisee de se vanter, et d'alleguer son integrité: comme nous voyons que les plus meschans seront effrontez, et Auiourd'huy quand on admonneste ceux qui ont failli, Ô il n'y a que toute perfection, les plus diables voudront qu'on les repute comme des de ni Anges. Ainsi de nostre part (comme i'ay dit) advisons bien de sonder ce qui est en nous sans flaterie, et lue nous ne protestions point d'avoir les mains pures, sinon que nous soyons du tout semblables à Iob: et pour ce faire, que nous ne soyons point nos iuges selon nos fantasies. Comment est-ce que les hommes doivent faire examen de leur vie, et comment se doivent ils former leur procez? ce n'est pas pour dire, Ie cuide, ie pense, il me semble, ie ne cuide pas. Il faut que tout cela soit abbatu. Quoi donc? Que nous venions à la Loy de Dieu, que nous le prions que par son sainct Esprit il nous esclaire pour bien nous enquerir de nos tenebres: car ce sont des terribles cachettes que les pechez qui sont en nous. Il faut donc que Dieu nous allume la lampe, et qu'il nous donne prude ce et advis pour cognoistre nos fautes et les sentir, tellement que nous les confessions. Voila ce que nous avons à faire. Mais prenons le cas que Dieu ne nous traitte point ainsi pour nos pechez: comme à la verité il n'a point eu ce regard en Iob, qu'il l'affligeast pource qu'il l'avoit ainsi desservi. Et pourquoy donc ? Il a voulu esprouver sa patience. Dieu donc pourra bien affliger les bons plus que les mauvais: comme nous voyons qu'Ezechiel a beaucoup plus endure, que des plus meschans qui fussent en Ierusalem. Ainsi Dieu n'a point eu esgard à ses pechez en particulier. Mais si est-ce que si Dieu ne nous punit point selon nos pechez, ce n'est pas à dire qu'il ne le puisse faire quand bon lui semblera. Quand nous serions cent fois plus affligez que Iob, et que Dieu nous envoyeroit des afflictions plus dures qu'il ne lui a envoye, ,encores ne nous feroit-il point de tort. IOB CHAP. XVI. 25 Voila donc ce que nous avons à noter: et puis que nous cognoissions que Dieu aussi en ce faisant exerce des iugemens qui nous sont secrets et cachez pour un temps. Voila, il semble qu'il nous vueille abysmer quelquefois quand il nous chastie: si est-ce qu'il fait cela pour nostre bien. Il est vrai que nous ne le cognoissons pas maintenant, mais nous le saurons quand il nous revelera ce qui est maintenant caché. Et au reste, si Iob a esté affligé si rudement, combien qu'il eust les mains pures et nettes (comme nous orrons les protestations qu'il fera ci apres) ie vous prie, faut-il qu'auiourd'hui nous soyons esbahis quand Dieu nous affligera, nous (di-ie) qui lui sommes rebelles en tant de sortes? Qu'un chacun pense un peu à soi, et nous trouverons que nous aurons commis tant d'iniquitez et transgressions, que C'est une horreur. Dieu nous afflige, mais en quelle sorte? Non pas encores comme Iob, Il nous supporte bien d'avantage: car il nous donne seulement quelque coup de verge. Prenons le cas encores qu'il frappast à grands coups d'espee: si est-ce que les coups ne sont point mortels. Apprenons donc quand il est ici dit, que Iob a esté traitté d'une telle rigueur, combien qu'il eust ses mains pures, et que son oraison fust droite devant Dieu: que quand tout le monde seroit ainsi affligé, il ne s'en faudroit point esbahir. Pourquoi ? Cognoissons que l'iniquité est comme un deluge, et que si en particulier chacun s'en sent, nous sommes aussi tous entachez des vices du commun. Car qui est celui qui pourra dire qu'il ait cheminé en telle integrité, qu'il puisse protester à la verité. qu'il a ses mains pures devant Dieu? Helas! il s'en faut beaucoup. Puis qu'ainsi est donc, cognoissons que c'est pour nos pechez que Dieu nous punit quand nous endurons quelques afflictions: et pourtant que nous les portions patiemment, cognoissans mesmes, que nous en avons merité d'avantage. Toutes fois que nous advisions de recourir à nostre Dieu, lui demandans qu'il lui plaise de nous purger de toutes nos iniquitez, qui sont cause des maux que nous endurons en ceste vie presente: et qu'il lui plaise nous supporter en nos infirmitez, et nous faire sentir sa bonté, afin que nous ayons tousiours dequoi le glorifier, iusques à ce qu'il nous ait delivrez de ceste vie caduque, pour nous faire participans de sa gloire immortelle. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, ect.. 26 LE SOIXANTEQUATRIEME SERMON, QUI EST LE III. SUR LE XVI. CHAPITRE. Ce sermon est encores sur le verset 17 et puis sur le text qui s'ensuit. 18. Terre ne cache point mon sang, et qu'il n'y ait point de lieu pour mes cris. 19. Mesmes maintenant voici mon tesmoin au ciel, et celui qui me garentit, aux lieux tres-hauts. 20. Mes amis sont rhetoriqueurs contre moi, et mes yeux distillent des larmes envers Dieu. 21. Que s'il estoit licite à l'homme de disputer avec Dieu, comme avec le fils d'un homme son prochain. 22. Voici les annees briefves s'escoulent, et i'entre au chemin par lequel ie ne retournerai point. Iob voulant protester de son integrité met ici deux choses: c'est assavoir, qu'il n'a point meffait envers les hommes, et que purement il a invoqué Dieu. Or c'est en rapportant sa vie à la Loi, d'autant que là nostre Seigneur nous monstre comme nous le devons servir, et aussi converser avec les hommes: ainsi que souvent il nous en est parlé, et non sans cause: car ce n'est point peu de chose que nous puissions regler nostre vie, afin qu'elle soit plaisante à Dieu. Nous voyons donc quelle a esté l'intention de Iob: c'est assavoir, que son estude estoit de servir Dieu, et de cheminer avec ses prochains sans mal-faire, ou nuire à personne. Il est vrai qu'il met ici seulement deux especes, mais c'est voulant comprendre le tout. Car quand il dit, Qu'il n'y a point d'outrage ne d'excez en ses mains: cela emporte qu'il a vescu sans que personne eust occasion de se plaindre de lui, comme s'il lui avoit procuré ne mal ne dommage. Il est vrai que nous pourrons bien faire quelque tort et iniure sans que la violence apparoisse: mais d'autant que les hommes (s'ils s'addonnent à nuire) se iettent ainsi hors des gonds, et s'efforcent de tormenter l'un, de piller SERMON LXIV 27 l'autre, de manger la substance d'autrui: voila pourquoi Iob notamment declare, qu'il n'y a point eu de rapines en ses mains. Autant en est-il du second mot: car le service de Dieu ne consiste pas seulement en l'exercice de le prier, mais pource que c'est le principal, sous ceste espece Iob à comprins le tout. Maintenant donc nous voyons comme nostre vie sera approuvee de Dieu: c'est assavoir, quand elle sera deuëment rapportee à sa Loi. Car Dieu ne veut point que les hommes vivent à leur guise, et qu'ils se plaisent en ceci ou en cela, selon qu'ils le trouveront bon et qu'ils en seront les iuges: mais il veut avoir toute authorité par dessus nous, et que nous soyons gouvernez selon sa parole. Ainsi donc pour ne point travailler en vain, apprenons de cheminer selon que Dieu le commande. Voila pour un Item. Il est vrai que ceci nous est monstre souventesfois: mais cependant nous voyons comme le monde tousiours s'esgare, et que les hommes se plaisent par trop en leurs phantasies. Ce n'est point donc sans cause que l'Escriture saincte tant souvent nous ramene là, que nous vivions, non point selon que bon nous semble, mais selon que Dieu nous a commandé. Et au reste, quand il est ici parlé du service de Dieu soubs ce mot d'Oraison, nous devons bien peser cela: car la plus part ne pense gueres de prier Dieu, et nous voyons comme le monde s'en acquite legerement. Toutes fois quand l'Escriture parle d'honorer Dieu, c'est le principal article qu'elle nous met au devant, que celui-là, de le prier. Et si ceci eust esté observé comme il devoit, la façon de prier eust esté beaucoup plus prisee des hommes, afin de ne point decliner ne çà ne là, mais suivre ce qui nous est monstré en l'Escriture saincte. Mais tout au contraire, il est advenu que les hommes en priant Dieu ont prins une telle licence, qu'il n'est point question de savoir ce qui est bon et utile de prier, ni en quelle sorte: mais chacun y va à l'estourdie, on ne vient point douement à Dieu. Et d'où vient ceste outrecuidance-la? Pource qu'il nous semble que la priere n'est point une chose de si grande estime. Car si nous la tenions pour le principal article du service de Dieu, il est certain que nous y procederions avec plus grand coeur beaucoup que nous ne faisons pas. Et puis nous voyons qu'au lieu de prier Dieu, on s'est adonné à prier les saincts trespassez: et le monde qui attribue à une creature ce qui est propre a Dieu, pense que cela ne soit que bon. Quand on demande aux Papistes, pourquoy ils appellent la Vierge Marie, Esperance de leur salut, pourquoy ils ont leur recours à elle, pourquoi ils auront chacun son sainct pour leur patron: si on leur remonstre que cela est un blaspheme contre Dieu, Ô il est bien difficile de le leur faire accroire. Et 28 pourquoi ? Pource que iamais ils n'ont cognu ni gousté ce que l'Escriture saincte exprime tant soigneusement, c'est assavoir, que pour bien servir Dieu, il nous le faut prier. Voila le plus grand service et le plus honorable qu'il demande de nous: c'est le plus grand honneur, et le plus souverain qu'il requiert et approuve, assavoir que nous ayons nostre refuge à lui. Or si cela eust este considéré des Papistes, n'auroyent ils point horreur d'aller à une creature morte, et de dire' adore Dieu: ou bien le lui rend ce qui lui est deu ? Voici la priere qui est le principal service qu'il demande de nous, et cependant ils le vont transporter à une creature. Ne voila point mesmes pervertir l'ordre de nature? Ainsi donc d'autant mieux nous faut-il bien noter ce qui est ici contenu, c'est assavoir, que sous ce mot d'Oraison Iob a voulu declarer qu'il avoit purement servi à Dieu. Et ainsi maintenant si les hommes veulent approuver leur integrité, qu'ils n'amenent point leurs fariboles en avant comme les hypocrites ont accoustumé de faire N'avons-nous pas ieusné? n'avons-nous pas fait ceci et cela? Mais cognoissons que nostre Seigneur veut que nostre vie soit reglee à sa Loi, et qu'il ait toute maistrise sur nous. Voila pour un Item. Au reste, nous avons aussi à noter, que nostre oraison ne sera iamais pure devant Dieu, ni agreable, sinon que nos mains soyent pures de toute violences. Et pourquoi? Si nous sommes cruels envers nos prochains, et mal-faisans, Dieu nous reprouve, et n'avons nul accez à lui. Vray est que beaucoup attentent de prier Dieu, encores qu'ils soyent pleins de rapines, et qu'ils ayent molesté l'un, tormenté l'autre, Ô ils ne laissent pas d'estre assez hardis pour cela d'invoquer Dieu: mais si est-ce que leurs prieres ne sont qu'abomination, d'autant que leurs mains sont souillees en sang, c'est à dire en malices. Et voila aussi pourquoi Dieu se plaint par son Prophete Isaie (1, 12), que les Iuifs venoyent user le pavé de son temple: et ainsi se mocquer d'eux, signifiant qu'il ne prenoit point cela a gré qu'ils vinssent au temple faisans semblant de le vouloir honorer: car (dit-il) vos mains sont pleines de sang, c'est à dire, vous n'avez cessé de nuire et mal-faire à vos prochains: or pensez-vous que ie vous donne maintenant accez à moy, ne que ie doive avoir nulle accointance avec vous? Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage. Or Iob adiouste, Terre, ne cache point mon sang, et qu'il n'y ait point de lieu. à mes cris. On a mal exposé ce passage, Que la terre ne cache point le sang: car on a entendu, que Iob vouloit que ses miseres fussent cognues, d'autant qu'il estoit affligé d'une façon excessive. qu'il a requis que son sang IOB CHAP. XVI. 29 ne fust point caché, mais que la terre en criast vengeance. Mais à quel propos cela Il n'estoit point affligé des hommes. Et a-il voulu que la terre demandast vengeance contre Dieu? Et d'autre costé le texte apres le declare: et il faut bien qu'on ait les yeux fermez pour s'abuser à une chose si aisee. Car il y a ici deux poincts que Iob touche: l'un est, Terre, ne cache point mon sang: et puis, Qu'il n'y ait point de lieu à mes clameurs. Qu'entend-il, Qu'il n'y ait point de lieu à ses cris? C'est à dire, quand il aura bien travaillé à crier et à se tormenter, ce sera peine perdue, d'autant que Dieu le repousse: et quand il viendra aux hommes, qu'il n'y gaignera rien. Puis qu'ainsi est, nous pouvons aisément conclure, qu'en disant, Terre, ne cache point mon sang, il accorde, que s'il a mal fait, la chose viene en conte et en iugement, et que toute sa vie soit mise en avant, que son procez lui soit formé iusques au bout, et que Dieu le traitte selon qu'il l'a desservi. Et de fait ce mot de Sang en l'Escriture saincte se prend souventesfois pour tous crimes enormes. Seigneur, delivre moy de sang: au Pseaume 51 c'est à dire, Seigneur, delivre-moy des fautes mortelles que i'ay commises. Nous voyons donc que Iob appelle ici son sang, toutes les transgressions et les crimes qu'il pourroit avoir commis. Or c'est suivant son propos: car il avoit dit, Que ses mains estoyent pures de rapines Pour confirmation il adiouste, Qu'il est content, si Dieu le trouve coulpable en rien qui soit, que cela viene en clarté et en conte, que ses pechez ne soyent point en tenebres, mais que Dieu les produise: et quand tout sera bien examiné, s'il se trouve coulpable, que Dieu ne lui face nulle merci ne misericorde. Et puis il dit, Combien qu'il gemisse, et qu'il s'escrie, que toutes fois il ne profite rien, mais que tous ses cris sont perdus, qu'il semble que Dieu ait les aureilles bouchees. Nous voyons maintenant quelle est l'intention de Iob. Or ici nous avons à reduire en memoire ce qui a esté traitté par ci devant, c'est assavoir, que Iob est excessif, d'autant qu'il ne regarde point à la iustice souveraine de Dieu, laquelle est si parfaite et exquise, que nulles creatures n'y peuvent suffire, ie di mesmes les Anges, comme il a esté traitté ci dessus, car si Iob eust bien regardé à cela, c'estoit pour le retenir en crainte, qu'il n'eust iamais fait une telle protestation. Au reste, il nous doit aussi souvenir, que Iob ne se veut pas iustifier comme s'il estoit du tout innocent: mais il regarde pourquoi c'est que Dieu le punit, c'est assavoir, qu'il n'a point desservi cela, comme les hommes communement seront punis pour leurs meffaits. Dieu aussi avoit une autre consideration, c'est assavoir qu'il le vouloit constituer comme un miroir à tous, et qu'il vouloit examiner sa patience. Iob donc ne 30 veut point ici declarer que sa vie soit du tout pure, que iamais il n'ait commis nul crime: mais il entend que Dieu ne le punit point d'une telle rigueur, comme s'il estoit un meschant, et qu'il eust mené une vie plus dissolue que les autres. Voila en somme ce que nous avons à retenir. Mais quant à nous' cognoissons que si Dieu nous afflige, c'est pour nos pechez: et encores que nous eussions tesmoignage que nous avons desir de le servir et honorer, voire sans hypocrisie, neantmoins qu'il s'en faut beaucoup que nous en soyons purs comme nous devrions, mais qu'on nous trouvera redevables en cent mille sortes. Qu'un chacun donc regarde à soy de pres: et quand nous aurons cognu nos fautes, que nous sachions que Dieu en cognoit cent fois plus que nous. Car si nous en cognoissons quelques unes, Dieu n'a-il point une veuë plus aigue, comme dit S. Iean en sa canonique (1. Iean 3, 20)? Ainsi donc apprenons de nous humilier, et demandons à Dieu' qu'il lui plaise de cacher nos fautes. Car il nous faut revenir à ce qui est dit au Pseaume trentedeuxieme (v. 1): Bien-heureux est l'homme duquel le Seigneur a caché les pechez et auquel il ne ramentoit point les iniquitez. Si Dieu descouvre nos vices, il faut que nous perissions tous, ie di les plus parfaits. Voici donc le seul refuge de nostre salut, c'est que nous prions Dieu qu'il cache toutes nos transgressions, et qu'elles ne vienent point en conte devant lui: car cependant qu'il les voudra iuger, il faut que l'enfer nous soit appresté, et n'y a autre remede. Et au reste, que NOUS demandions à Dieu que nos cris soyent exaucez de luy, combien qu'ils n'en soyent pas dignes: car si Dieu attend de nous accorder nos requestes, iusques à ce que nous l'ayons servi en toute perfection, helas! que sera-ce? Car il n'y a celui qui ne se soit ferme la porte pour n'avoir nul accez a Dieu. Il faut donc que nos cris soyent receus, combien que nous ayons desservi d'estre reiettez. Mais tant y a que si devons-nous mettre peine d'estre paisibles envers nos prochains pour avoir Dieu propice, et le trouver tel envers nous comme nous desirons. Pourquoy? Il est escrit, Iugement sans misericorde à celui qui n'a point fait misericorde. Voila S. Iaques qui declare (2, 13), que Dieu nous traittera en rigueur, si nous n'avons pitié et compassion de nos prochains auiourd'huy. Où est la chose la plus espouvantable qui nous puisse advenir, sinon quand Dieu nous traitte en sa rigueur? Et au contraire, où est l'esperance que nous pouvons concevoir, sinon que Dieu use de sa bonté infinie, laquelle il declare' ne nous imputant point nos pechez? Et puis Salomon dit (Prov. 21, 13), Celui qui estoupe son aureille au cry du povre, il criera à son tour, et ne sera point exauce. Quand donc SERMON LXIV 31 nos prochains seront affligez, et qu'ils demanderont nostre aide, et que cependant nous serons sourds, que nous les reietterons, et qui pis est, qu'encores les tormenterons nous: il faut bien que nous sentions ceste vengeance-la, que Dieu noua fera crier, voire qu'il nous mettra en confusion telle que nous ne saurons que devenir, et que cependant il ne nous escoute point. Advisons donc (comme i'ay desia touché) que pour avoir Dieu propice, nous ayons aussi compassion de ceux qui endurent quelque mal, voire pour leur subvenir: et gardons-nous de toute cruauté et excez, afin que ce qui est escrit ne s'accomplisse point sur nous, Qu'il nous soit rendu en pareille mesure que nous aurons fait à nos prochains. Voila en somme ce que nous avons à noter de ce passage. Or il s'ensuit puis apres: Aussi maintenant voici mon tesmoin au ciel, et celuy qui me pleige est aux lieux tres-hauts. Mes amis sont rhetoriqueurs contre moy: et mes yeux distillent larmes envers Dieu. Ici Iob appelle devant Dieu, comme celuy qui est seul Iuge suffisant, pource qu'il estoit condamné à tort par les hommes. Or il ne doute point d'appeler devant Dieu, sachant bien que sa cause est bonne. Vray est (comme desia nous avons dit) qu'il la deduit mal: mais en ce faisant, si est-ce qu'il avoit iuste cause de maintenir son integrité. Voila donc pourquoy il ne craint point d'appeller devant Dieu pource qu'il voit que les hommes le persecutent iniustement. Mais regardons quel a este Iob, afin que nous n'usions point d'une telle hardiesse à la volee, comme la plus part en font. Quand il est question d'appeller Dieu en tesmoin, ie vous prie, qui est-ce qui en fait difficulté, ni scrupule? Le monde est auiourd'huy plein de pariures, et n'y a point de foy. Et d'où vient cela? C'est d'autant que nous n'avons nulle apprehension du iugement de Dieu, nous venons heurter contre son siege ainsi que des bestes sauvages. Car qu'est-ce qu'un pariure? C'est un despitement de Dieu comme s'il n'avoit puissance ni authorité pour nous punir: nous ne pouvons pas nier qu'ainsi ne soit, quand nous appellons Dieu pour nostre tesmoin, et pour nostre iuge. Celuy donc qui iure faussement celuy-la se mocque pleinement de la maiesté de Dieu: et si voit on neantmoins que les hommes ne s'en soucient pas beaucoup. En cela donc on apperçoit que nous portons peu de reverence à la maiesté de Dieu. Et d'autant plus devons-nous bien observer ce que i'ay dit, c'est assavoir, qu'il ne nous faut point estre trop hardis quand nous faisons une protestation devant Dieu, et que nous l'appellons en tesmoin: mais que nous venions là comme estans prests de rendre conte devant luy. Et Iob s'y est bien ainsi adiourné: comme nous avons desia veu cy devant, et que 32 nous verrons encores plus à plein. Auioud'huy si un homme est accusé d'un crime, encores qu'il en soit redargué, et mesmes qu'il en soit tout convaincu, il ne fera point de conscience de dire, Dieu m'est tesmoin qu'on me fait tort, on m'accuse mal. Et comment: Que le nom de Dieu trotte ainsi? Les hypocrites aussi quand ils se voudront magnifier, ils diront tousiours, Dieu me cognoist, il sait qui ie suis, ie luy remets ma cause. Et comment ceci? Pensons-nous que si Dieu dissimule, quand on l'appelle ainsi on tesmoin, comme à fausses enseignes, et qu'il ne punisse pas du premier coup ceux qui se seront ainsi mocquez de luy, qu'en la fin il ne monstre pas ce qu'il a declaré en sa Loy, c'est assavoir, qu'il ne souffrira point que son nom sait ainsi prins en vain, qu'il ne se venge de l'iniure qu'on lui aura faite, quand on l'aura traitté avec si grand opprobre, que de se mocquer ainsi de sa maisté? Notons bien donc toutes fois et quantes que nous devons venir à Dieu, qu'il faut bien que nous ayons examiné nostre vie à l'exemple de Iob, et qu'il n'y ait pas ici une temerité pour nous ingerer, pour dire, Dieu m'est tesmoin: mais que nous ayons bien espluché nos consciences, et que Dieu nous responde là dedans, qu'il nous approuve. Voila pour un Item. Or cependant nous avons aussi à noter, que quand tout le monde nous rendra tesmoignage: ce ne sera rien, iusques à ce que Dieu nous approuve. Et par cela, nous sommes admonnestez de ne point ordonner nostre vie à quelque belle apparence: comme nous voyons que le monde tousiours n'a que l'ambition. Si les hommes nous applaudissent et que nous soyons en bonne estime devant eux, ii nous suffit, et voudrions que Dieu s'en contentast aussi. Voire, mais il n'est point semblable aux hommes mortels, comme l'Escriture saincte le remonstre. Et pourquoi? Nous voyons ce qui apparoist, mais Dieu sonde ce qui est caché au dedans, il regarde la verité et droiture, comme il en parle par son Prophete Ieremie (5, 3), ainsi que l'autre passage est en Samuel (1. Sam. 16, 7). Puis qu'ainsi est donc apprenons qu'il ne nous faut point seulement avoir nos mains pures, et nos yeux, et nos iambes, qu'il ne faut point que nous pensions avoir beaucoup fait, quand nos pechez ne seront point manifestes. Et pourquoi? Le principal est, que nous ayons nostre tesmoin au ciel, c'est à dire que Dieu nous approuve, comme desia i'ai declaré. Et quelle approbation aurons-nous de Dieu? C'est assavoir si nous avons cheminé en pureté de coeur, qu'il n'y ait point eu de feintise en nous, et qu'il n y ait point en seulement quelque apparence, pour dire, qu'on ne nous puisse reprocher ne ceci ne cela: mais que nous ayons eu une affection droite, que nous ayons continué en bien, que nous ayons IOB CHAP. XVI. 33 demandé de nous gouverner, comme si Dieu notoit non seulement toutes nos oeuvres, mais nos pensees aussi. Voila encores ce que nous avons à retenir de ce passage. Voici donc (dit Iob) mesmes maintenant mon tesmoin est au ciel. Or sous ce mot de mesmes ou Aussi, il comprend, qu'il pourroit bien alleguer 108 hommes, mais qu'il passe plus outre, c'est assavoir qu'il vient iusques à Dieu. Et ceci doit estre pesé. Car les hypocrites quand ils appellent Dieu en tesmoin, ils n'oseroyent pas se submettre à la cognoissance des hommes. S'il y a un meschant, qu'on cognoist tel notoirement, moyennant qu'il ne soit point mis en prison, qu'on ne le traine point au gibet, il se glorifiera iusques au bout: et toutes fois chacun le condamnera, mesmes au lieu d'avoir trois ou quatre iuges' il en aura cent, il en aura mille. Car un chacun dira, Voila un meschant, voila un larron, voila un meurtrier, voila un homme plein de rapines, un blasphemateur, un contempteur de Dieu. Or cependant si est-ce que telles gens sont si impudens, qu'ils ne feront nul scrupule d'appeller Dieu en tesmoin de leur preud'hommie, et declarer qu'il les cognoist, et qu'ils sont prests de respondre devant lui: et s'il est question de venir à la cognoissance des hommes (comme i'ai desia touché) il y aura mille voix pour les condamner. Et comment donc oseront-ils se presenter à Dieu? Pource qu'ils n'apprehendent pas sa maiesté. Voila pourquoi nous devons bien peser ce mot, Mesmes, dit Iob: car il presuppose qu'il pourra appeler les hommes en tesmoins, et qu'un chacun testifiera pour lui, qu'ils s'est porté en sorte qu'il a este l'oeil aux aveugles, qu'il a esté le tuteur des orphelins, qu'il a este le protecteur des vefves, qu'il a servi de iambes aux boiteux, que sa main n'a iamais esté close aux povres: comme nous verrons qu'il en fait ci apres les protestations. Car Iob avoit ainsi cheminé devant les hommes: toutes fois il dit, que mesmes il pourra venir à Dieu, qui est chose plus grande. Aussi nous voyons comme il magnifie ici le tesmoignage du ciel. Or par cela il est bien à penser qu'il ne s'est pas ietté à la volee pour se iustifier avec une licence desbridee, ainsi que font ces moqueurs qui protestent de bouche que Dieu les cognoist, et cependant leur vie est si vilaine que l'air en put, mesmes les petis enfans en savent à parler. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage. Apres il adiouste que ses amis sont rhetoriqueurs contre lui, et que cependant ses yeux distillent larmes envers Dieu. Ici Iob monstre pourquoi il est contraint de se remettre au iugement de Dieu, c'est assavoir, qu'il ne trouve nulle raison ni equité envers les hommes. Or ce nous est une tentation bien grande quand nous sommes affligez, et que le 34 monde estime que nous sommes reprouvez de Dieu: car le diable le de ceste astuce-là, afin de nous mettre on desespoir. Voila un povre homme qui sera batu des verges de Dieu: or le mal qu'il endure lui est desia assez pesant: sur cela si on vient encores lui ietter double fardeau sur le dos, et qu'on lui reproche qu'il appert bien qu'il est du tout reprouve de Dieu, voila pour l'accabler. Car ie ne parle point de ces meschans obstinez que Dieu afflige pour leurs pechez: mais ie parle ici de ceux qui auront cheminé droitement, et neantmoins Dieu ne laisse pas encores de les affliger: il est vrai qu'ils l'ont bien merite, mais il n'a point du tout regard à cela: il veut ancunesfois les mortifier pour l'advenir: pour e qu'ils ne sont point encores assez domtez, il faut qu'il retranche toutes les mauvaises affections qui sont en eux: et puis il leur veut apprendre qu'il est necessaire de l'invoquer, et de mettre toute leur fiance en lui' il veut aussi declarer leur patience. Voila donc une bonne personne qui tendra à Dieu, qui aura cheminé en simplicité: cependant elle aura des afflictions grandes. Est-ce à dire pourtant que Dieu le recognoisse estre plus grand pecheur que les autres? Et cependant si on lui vient mettre cela en avant, c'est bien pour le ietter en desespoir. Ainsi a-on fait à Iob. Notons bien donc que ceste tentation est fort dure et pesante: et pourtant que nous advisions de recourir au remede dont nous devons user, c'est assavoir que nous nous presentions devant Dieu, sans nous attacher par trop aux hommes, comme desia Iob a traitté ci dessus. Mes amis (dit-il) sont rhetoriqueurs contre moi. Il signifie que ceux qui le devoyent consoler, et appaiser sa douleur en partie, eux-mesmes ont prins plaisir à se moquer de lui: car ceste rhetorique dont il parle, n'est sinon qu'ils ont affilé leurs langues pour se moquer de lui, pour le tormenter, et pour le rendre là confus. Ceci est advenu à Iob, afin qu'il nous fust en exemple. Ainsi donc quand il plaira à Dieu de nous affliger, si le monde iuge mal de nous, et que plusieurs prenent occasion de nous condamner, comme si iamais nous n'avions eu affection droite: prenons le tout en patience, sachans que c'est une partie de nostre croix quand nostre Seigneur suscite ainsi les hommes, et que Satan machine de nous ruiner: mais qu'il faut que nous remedions à un tel mal, comme Iob nous le declare. Et comment? Que nos yeux decoulent larmes à Dieu. Et pourquoi? Nous verrons que les hommes nous vienent ainsi fascher: et pourtant nous voudrons nous rebecquer contr'eux pour les repousser. Et comment? O on me fait grand tort, voila une grande cruauté de me traitter en telle sorte. Il est vrai ,que nous pourrons bien faire une telle protestation: mais SERMON LXIV 35 il ne nous y faudroit point arrester par trop, cela devroit estre comme en passant: et encores il se devroit faire à autre fin, c'est assavoir que nous soyons marris qu'on prenne scandale en nos personnes. Voila, si on iuge mal de moi, si est-ce que i'ai tasché de servir à Dieu: que nous parlions donc ainsi, afin que nous ne soyons point en mauvais exemple. Mais si faut-il encores que cela coule legerement: car nous ne pensons point au iugement de Dieu, et n'entrons pas en nos consciences, cependant que nous plaidons ainsi avec les hommes. Nous voyons ce vice-là par trop commun. Retenons donc ceste leçon qui nous est ici monstree, c'est que nos yeux decoulent larmes devant Dieu. Et comment? Que nous iettions les yeux: en haut. Car voyons-nous que les hommes nous sont si malins, que nous ne puissions tirer nulle raison d'eux, combien qu'il leur soit aisé de iuger de nostre vie, et que nous n'avons rien commis pourquoy ils nous deussent ainsi condamner? Apprenons de recourir à Dieu, et contentons-nous de l'avoir pour nostre garent. Voila donc où c'est que Iob nous mene, quand nous suivrons deuëment son exemple. Et par cela aussi nous est monstre tant plus clairement pourquoy il a fait les protestations que nous avons veu n'agueres. Ainsi en ce passage il se complaint, d'autant qu'il estoit condamné des hommes à tort. Or venons maintenant plus outre. Il demande qu'il luy fust licite de plaider avec Dieu, comme à u,' homme mortel avec son pareil: mais (dit-il) les iours brefs viennent, et le chemin par lequel ie ne retourneray point. Quand Iob desire, qu'il luy fust licite de plaider avec Dieu, c'est suivant ce que nous avons desia veu par ci devant: car il monstre par cela qu'il se despite, d'autant que le mal lui estoit si grief à porter qu'il n'en pouvoit plus. Or en cela il y a de la faute: il ne faut pas que nous excusions Iob en tout et par tout: mais regardons à ce que nous avons dit, c'est assavoir, qu'ayant une bonne cause il se transporte, et est trop excessif. Et pourquoy cela? Car s'il eust cognu ses transgressions, et les fautes qu'il avoit commises, il se fust paisiblement assubiecti à la volonté de Dieu, et ne fust plus entré en procez, ni en querelle. Il a declaré ci dessus, qu'il savoit bien que les Anges n'estoyent pas purs devant Dieu: et qu'il y avoit une iustice si parfaite en Dieu, qu'il faut que tout ce que les creatures peuvent amener soit aneanti: que si la clarté du soleil obscurcit les estoilles, il faut bien encore par plus forte raison que la iustice de Dieu engloutisse tout ce que nous cuidons avoir. Iob donc a ainsi parlé: et s'il eust retenu ceste apprehension-la, il ne se fust pas ainsi desbordé disant, le voudroye qu'il me fust licite de plaider avec Dieu. Mais (comme desia nous 36 avons touché) encores que ceste doctrine lui soit cognue, si est-ce que sa passion est si vehemente, qu'il s'oublie. Et par cela nous sommes admonnestez de cognoistre tellement ce que nous lisons en l'Escriture saincte, que nous sachions brider nos passions quand nous serons tentez ou d'impatience, ou d'autre vice: et que ce que nous aurons cognu de la parole de Dieu nous soit suffisant pour nous retirer de ce trouble qui s'esleve ainsi contre nous. Voila S. Paul qui dit (2. Cor. 10, 5), que la vertu de l'Evangile est de captiver tout ce qui s'esleve à l'encontre de Dieu. Voila nos sens, voila nos affections charnelles qui s'eslevent contre Dieu, et lui font la guerre. Que faut-il ? Il faut que cela soit tenu captif, c'est à dire, que par force nous dontions ce que nous trouvons en nous et en nostre nature estre contraire à Dieu, et à sa doctrine Voila donc une vraye constance en laquelle il nous faut continuer. Quand donc il sera question de disputer de ceci ou de cela: mesmes quand nous serons venus aux combats, que nous demeurions là humiliez comme povres brebis: que nous venions tousiours à ceste conclusion, Or Dieu est mon Iuge, et il n'y a que redire en lui: encores que i'auroye licence de plaider, si est-ce que ma cause est perdue, car ie ne lui pourrai point amener un mot qu'il n'en ait mille à l'encontre. Voila donc comme nous avons à glorifier Dieu sans contester contre lui, encores qu'il nous fust licite d'entrer en procez. Et voila pourquoy aussi nostre Seigneur quelquesfois pour rendre les hommes plus convaincus, leur dit, Or çà plaidons: comme il le fait par son Prophete Isaie sur tout (Isaie 1, 18). Or ie veux entrer en plaidoyer (dit-il) que nous ayons un iuge ou arbitre, et qu'on cognoisse qui a tort, ou droit: dequoy est-ce que vous me pouvez accuser? Quel mal vous ai-ie fait? Et au contraire ie vous accuse en tel poinct et en tel. Or il est certain qu'il n'y a point de iuge entre Dieu et nous. Et pourquoy est-ce qu'il use de ceste façon de parler? Il se demet de sa maiesté et hautesse, et monstre que quand il seroit une creature, et qu'il y auroit quelque moyenneur, que lui fust là, pour recevoir sentence d'autruy, encores ne pourroit-on iamais venir à bout de ce qu'il mettra en avant. Nous voyons donc comme Dieu use de ceste forme de parler, comme s'il estoit homme mortel, ou qu'il eust vestu nostre personne: afin de nous declarer que nous ne serons pas affligez de lui par tyrannie, qu'il n'y va point d'une puissance absolue: comme ces theologiens de la Papauté ont imaginé ceste doctrine diabolique. Dieu donc n'usera point ici d'une puissance absoluë, c'est à dire, desreglee, qu'ils appellent, et qui soit separee de sa iustice: mais il usera de toute droiture, tellement qu'il faut IOB CHAP. XVII. 37 que toute bouche soit close devant lui. L'avons-nous condamné? Si est-ce qu'il sera iustifié en iugeant, comme il est dit au Pseaume 51. Il est vrai que nous aurons des iugemens faux et iniques, nous ferons beaucoup de disputes à l'encontre: mais Dieu e la fin sera iustifié, voire à nostre confusion. Que reste-il donc? Que nous soyons humbles et modestes pour cognoistre que tous les iugemens de Dieu sont iustes, encores qu'il nous semble du contraire. Et au reste, que nous ne demandions point de diminuer en rien sa maiesté que nous ne disions point, Et ie voudroye que Dieu fust comme un homme mortel, que i'eusse affaire à mon pareil: mais que la maiesté de Dieu soit reservé en son entier: car est-ce à nous de l'aneantir? Et si nous attentons cela, ne voila point un blaspheme execrable? Vrai est que l'intention de Iob n'a pas este de blasphemer, et s'il eust eu ce propos tout conclu, Satan l'avoit pleinement transporté: mais (comme nous avons dit) il declare sa passion' à laquelle il ne consentoit point. Iob donc a eu ce premier mouvement-la, et puis il l'a retranché. Et ainsi quand il nous viendra en phantasie de nous eslever contre Dieu, pource qu'il nous semble que sa force est trop pesante sur nous, que nous tournions bride incontinent pour moderer ces meschantes affections-là, et pour cognoistre que Dieu a iuste occasion de nous punir cent fois plus rudement quand il lui plairoit. Voila donc comme il faut que les hommes s'humilient cognoissans que Dieu est Iuge souverain par dessus eux: cependant qu'ils ne laissent pas d'apprehender sa misericorde, sachans que puis qu'il est la fontaine de toute bonté, que sa maiesté ne nous sera point tellement espouvantable, qu'il ne nous regarde en pitié, qu'il ne cognoisse nos infirmitez pour les supporter. Comme de fait nous cognoissons qu'il nous a donne de cela un bon gage, et une bonne asseurance en nostre Seigneur Iesus Christ, le constituant nostre Iuge, afin que nous trouvions merci envers lui, comme envers celui qui se monstre nostre Redempteur et Advocat. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 38 LE SOIXANTECINQUIEME SERMON, QUI EST LE I. SUR LE XVII. CHAPITRE. ce sermon est encores sur le dernier verset du chapitre 16 puis sur le texte qui s'ensuit. 1. Mon esprit est affadi, mes iours sont compassez, sepulchres sur moy. 2. Il y a gaudisseurs avec moi, et mon oeil demeure en leurs amertumes. 3. le te prie mets gage, donne pleige pour toy: qui est celui qui touchera en ma main ? 4. D'autant que tu as caché leur coeur, pour n'avoir point d'intelligence, tu ne les exalteras point. 5. Assavoir ceux qui annoncent flaterie pour leurs amis, les yeux de leurs fils defaudront. ipres que Iob a protesté (comme nous vismes hier) de son innocence, il adiouste que cela ne luy profite rien, et qu'il se voit comme desesperé. le vay (dit-il) passer par le sentier auquel ie ne retourneray iamais. Et mesmes il adiouste une plainte de la brefveté de ceste vie, voire exprimant par cela que Dieu devroit traitter les hommes avec moindre rigueur, puis qu'ils ne font que passer par la terre. Et puis il conferme son propos derechef, disant, Que son esprit est affadi, ou que son haleine est toute consumee, qu'il n'a plus de vigueur en soy, tellement qu'il ne luy reste que des sepulchres: de quelque part qu'il se tourne, qu'il voit la mort presente, et qu'il en est assiegé de tous costez, et ne peut eschapper les sepulchres qui luy sont appareillez. Voila en somme ce que Iob entend. Or il est vrai que selon son sens naturel, il ne pouvoit comprendre, sinon que Dieu le vouloit abolir du tout: mais il pouvoit aussi regarder plus haut: comme nous savons qu'au milieu de la mort les fideles doivent apprehender la vie, et se doivent tellement resiouir en leurs tristesses, qu'ils ne doutent point que Dieu n'y donne bonne issue. Qui plus est, non seulement Dieu nous donne dequoi nous resiouir en nos afflictions, mais aussi dequoi nous glorifier et faire nos triomphes, sachant que cela nous tournera à salut. Iob donc ne parle point ici du tout en homme fidele: voire, mais (comme desia nous avons dit) il exprime ses passions, comme chacun de nous experimente en soy, SERMON LXV 39 que combien qu'il s'appuye sur les promesses de Dieu, et s'y console, neantmoins il ne laissera point d'estre fasché et troublé en soy. Nous ne surmonterons pas du premier coup les tentations: mais il nous faut batailler avec grand' violence et difficulté. Quand nous aurons un tel combat, nous pourrons bien dire comme Iob, Que nous ne voyons que le sepulchre, que nostre esprit est defailli, que nostre vigueur est retranchee, qu'il n'y a plus de remede. Nous pourrons donc parler ainsi: voire selon ce qui se monstre: mais apres que nous aurons apperceu nos maux, et les aurons senti, il nous faut eslever plus haut à Dieu, et ne douter point qu'il ne nous delivre, mesmes qu'il ne face tourner a nostre profit ce qui nous semble nous estre mal. Voila donc en somme comme nous avons à prattiquer ce passage: c'est en premier lieu, quand chacun de nous sera en telle destresse qu'il ne saura plus que dire, et ne verra nulle issue en son cas: et bien, ne soyons point pourtant estonnez, encores que selon la chair nous apprehendions la mort, qu'il nous semble que Dieu nous ait delaissez, et qu'il ne nous vueille plus secourir. Et pourquoy? Nous voyons que Iob est venu en une telle angoisse, et toutes fois il n'a pas laissé de conclure que Dieu auroit pitié de lui en la fin apres avoir bien combatu, et n'a point douté de la victoire. Voila donc comme nostre debilité ne nous doit pas estre matiere de desconfort: mais apres que nous aurons senti tels empeschemens, que nous regardions à Dieu: Et bien, il est vrai qu'il nous faut ici passer par le sentier auquel iamais on ne retourne, ouy selon le cours de nature: voire, mais Dieu n'a-il pas promis aux siens de leur tenir la main au milieu de la mort ? Ainsi donc marchons hardiment. Et au reste, n'avons-nous pas Iesus Christ pour conducteur ? Allons à la mort, ne savon-nous pas que c'est une entree pour parvenir à la gloire des cieux? quand la resurrection a esté coniointe à la mort du Fils de Dieu, n'a-ce pas esté aussi bien afin que nous soyons certifiez que Dieu ne permettra point que nous demeurions en pourriture? Ne savons-nous pas, que ce qui est escrit au Pseaume 16 (v. 10) a esté accompli en lui, que Dieu l'a preservé de corruption, afin que nous en soyons aflfranchis et retirez à la longue? Nous devons donc batailler contre les frayeurs de la mort, ayans les promesses de Dieu, ayans aussi une telle certitude comme nous l'avons en la personne de nostre Seigneur Iesus Christ. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage. Cependant aussi nous sommes admonnestez de la fragilité de nostre vie. Mon espit est affadi, dit Iob. Et de fait, qu'est-ce que de toute la 40 vigueur des hommes? Il n'y a qu'un souffle. Et puis, que nostre vie soit tant longue qu'on voudra: encores n'est-ce qu'un petit passage. Ce sont donc des annees de petit nombre, quant au cours de la vie humaine: toute la vigueur que nous y avons, n'est qu'une chose tant fade que cela s'escoule. Puis qu'ainsi est, apprenons de ne nous point ici endormir, cognoissans que Dieu nous monstre combien nous sommes fragiles au monde, qu'il nous donne occasion de penser à lui, et de cercher la vie celeste, et de ne nous point tormenter outre mesure, quand nous voyons que nostre vie s'en va on decadence, que petit à petit elle defaut. Que donc nous ne soyons point faschez de cela. Et pourquoy? Dieu si tost qu'il nous met au monde, nous declare qu'il n'y a que pour y passer viste, et comme pour y faire un tour. Faut-il donc que nous soyons ici appuyez, comme s'il sembloit que nostre vie fust si robuste, et qu'il n'y eust que redire? C'est ce que nous avons encores à retenir en ce passage. Il y a , à noter aussi sous le mot de Sepulchres, que nous sommes non seulement assiegez d'une espece de mort, mais de plusieurs. Nous avons une vie seule, ouy qui est bien caduque, elle consiste en un souffle qui n'est rien. Or maintenant si nous regardons de pres à nous, il y a une centaine de morts qui nous environnent. Et voila pourquoy Iob a usé du nombre pluriel en parlant de Sepulchres. C'estoit bien assez de dire Le sepulchre m'est appresté, ou, ie ne le puis fuir mais il dit, Sepulchres pour moy. Et faut-il plus d'une fosse à un homme? Nenni. Mais Iob signifie que quand il auroit peu sortir d'une mort, il y en a une seconde qui l'attend, une troisieme, bref, qu'il faut qu'il perisse, encores qu'il ait surmonté beaucoup de dangers. Vray est que nous ne venons pas tous en telles extremitez que Iob: mais si est-ce qu'il n'y a celui qui ne se trouve en tel estat, c'est assavoir, que nous n'avons qu'une vie entre beaucoup de morts qui nous sont apprestees Que faut-il donc? Que nous apprenions d'invoquer Dieu, et lui remettre nostre esprit entre ses mains, afin que nous soyons asseurez. Quand donc il plaira à Dieu d'estre gardien de nostre vie, marchons nostre train, sans estre en trop grand souci. Et au reste, quand il y aura mille morts pour nous abysmer, Dieu est assez puissant pour nous en retirer, comme il est dit au Pseaume (68, 21), Que c'est à lui, à qui appartiennent les issues de mort, c'est à dire, qu'il a les moyens de nous en affranchir, voire combien qu'ils nous soyent incomprehensibles. Cependant neantmoins que nous soyons advertis de tousiours nous apprester pour sortir du monde, que nous ne soyons point trop adonnez à estre ici bas: car qu'y gaignerons-nous? Ainsi donc que nous ayons tousiours un pié levé, IOB CHAP. XVII. 41 comme si nous devions entrer au sepulchre, et que nous y allions franchement, faisant ceste conclusion, Que ce n'est point pour y demeurer à tousiours: que nostre Seigneur nous a declaré en la personne de nostre Seigneur Iesus Christ, qu'il ne veut point que nous perissions en la mort, ne que nous y pourrissions. Or passons plus outre. Il est dit, Pour vrai, ce sont gaudisseurs avec moi, et mon oeil demeure en leurs amertumes. Ici Iob se complaint de ceux qui estoient venus pour le consoler, et ne faisoient que l'affliger tant plus. Il les appelle gaudisseurs qui se mocquent de l'affligé, d'autant qu'ils n'y vienent pas avec compassion et humanité pour iuger de son affliction comme ils devoyent: et ainsi il adiouste qu'ils ne lui peuvent amener que fascherie pour l'aigrir d'avantage, et que son oeil demeure au mal qu'ils lui ont procuré, et en amertume. Or par ceci nous sommes advertis, que pour bien consoler les affligez et tristes, il ne faut pas que nous apportions un courage inhumain comme d'acier ou de fer: mais que nous soyons pitoyables. Il ne faut point donc qu'un homme pense estre iamais propre pour consoler ceux qui sont en trouble et en fascherie, sinon qu'il se reveste de leurs passions, c'est à dire, qu'il se mette là comme en leur lieu. Il est vray, car ceux qui sont les plus vaillans (ce semblera) pour consoler les povres gens qui sont en destresse, n'auront nulle pitié, s'ils vienent là avec une langue, une rhetorique excellente. Ils disputeront bien des choses: mais le tout sera sans propos. Car il est impossible que nous usions de doctrine qui soit propre pour adoucir les maux de nos prochains, que nous ne les sentions en nous, et que nous n'en soyons touchez. Notons bien donc sur ce mot de Gaudisseurs, que tous ceux qui sont inhumains, ne peuvent nullement consoler ceux qui sont troublez de fascherie. Voila pour un Item. Au reste, quand nous aurons cognu qu'il faut que nous soyons pitoyables envers ceux qui endurent quelque misere, retenons ce qui est dit au Pseaume (41, 2), Bien-heureux est l'homme qui est entendu sur le povre: Dieu le delivrera au iour de son affliction.. Car c'est pour signifier, qu'il faut que nous ayons une prudence singuliere pour bien iuger des afflictions de nos prochains, et que nous ensuivions ceste dexterité que Dieu nous monstre, et qu'il nous la donne. Car sans cela nous irons tout à l'opposite: et si un homme est affligé, nous lui tiendrons quelques propos à la traverse sans discretion aucune. Il faut donc que Dieu nous donne intelligence pour bien iuger des afflictions d'autrui. Et là dessus, quand nous viendrons pour consoler ceux qui endurent quelque mal, voire mesmes pour leur monstrer leurs fautes, que nous n'y venions point avec une aigreur, pour leur mettre comme le 42 pie sur la gorge quand ils seront tombez, mais que plustost nous ayons ceste affection et desir de les relever: mais sur tout nous avons à requerir Dieu, qu'il nous donne l'esprit d'intelligence, comme i'ay dit. Et au reste, cela se doit prattiquer plus avant: c'est assavoir, quand chacun de nous sera en quelque trouble, qu'il regarde d'appliquer l'Escriture saincte à tel usage; qu'il en puisse estre consolé. Pourquoy? Nous sommes marris quand on nous viendra picquer, et qu'estans en affliction on nous viendra encore ietter comme un comble d'avantage: nous dirons bien que c'est une grande cruauté, et qu'il n'y a nulle rondeur ni droiture aux hommes, quand ils nous traittent ainsi: mais cependant chacun de nous fera le semblable envers soy-mesme. Et comment? Si ie suis en quelque tristesse, quand ie prendrai l'Escriture saincte pour me consoler, ie n'advise point à prendre les passages pour ce faire: mais plustost quand i'y trouverai quelque menace, ie m'enflamme, et ma fascherie s'augmente de plus en plus, au lieu que l'Escriture me devroit faire sentir quelque goust de la bonté de Dieu pour me resiouyr en lui, et adoucir toutes mes tristesses. Voila donc comme nous sommes mal advisez, d'autant que nous ne pouvons pas avoir prudence pour nous consoler comme nous devrions, et comme Dieu nous monstre qu'il veut qu'on le face. Et ainsi, non seulement que nous ayons compassion et pitié de nos prochains quand ils seront affligez, mais qu'un chacun aussi regarde a soy, pour se bien consoler et alleger de tous ses maux, quand il se trouvera en telle extremité. Or il s'ensuit, que Iob demande à Dieu, Qu'il mette gage, et qu'il donne pleige, ou respondant. Qui sera (dit-il) celui qui touchera en ma main? Il retourne a ce propos qui fut hier declaré, qu'il voudroit bien plaider contre Dieu, voire plaider tout ainsi qu'à son compagnon, et à son pareil. Car pourquoy demande-il gage ? Pourquoy demande-il respondant, ou fiance? C'est qu'il veut que Dieu se demette de sa maiesté: comme s'il disoit, Il est vrai que cependant que tu demeureras en ta grandeur, ie n'ose pas venir pour disputer contre toy, tu es tout-puissant pour me confondre: mais que tu me donnes congé que ie puisse parler avec toi, et que tu mettes ici gage, que tu t'obliges, que tu passes condamnation, que tu te submettes à la iurisdiction d'un iuge: comme si un homme n'estant point habitant d'un lieu, eslisoit domicile, et baillast respondant. Voila donc ce que Iob entend quand il dit, Que est-ce qui touchera en ma main ? C'est à dire, qui est-ce qui viendra ici pour respondre? Car on usoit de ceste ceremonie, comme maintenant on touchera le papier, ou en la main d'un iuge, ou d'un notaire. Ainsi de ce temps-la les parties touchoient en la main l'un de SERMON LXV 43 l'autre, pour donner la foy, et pour s'obliger. Voila donc l'intention de Iob, mais assavoir, si ce desir est à excuser, quand il a demandé à Dieu qu'il peust plaider contre lui? Il est bien certain que non. Car nous n'avons rien plus desirable (comme il fut hier touché en passant) que de venir devant Dieu, et qu'il soit nostre iuge, voire pour nous traitter à sa façon. Vray est que s'il desploye sa rigueur contre nous, il faut que nous demeurions confus: mal-heur sur les povres creatures qui viendront pour estre iugees en rigueur et sans misericorde. Mais d'autant que Dieu nous aime, pour nous recevoir par la remission de nos pechez qu'il nous offre, et qu'en nostre Seigneur Iesus Christ il declare qu'il a esté reconcilié avec nous, et prononce tous ceux ausquels les pechez sont pardonnez estre bien-heureux: quand nous oyons ces proposlà, pouvons-nous souhaiter meilleure condition, que de venir devant la face de celui qui abolit nos fautes, et qui les iette derriere son dos, et au profond de la mer, comme il en est parlé ? Et mesmes voila nostre Seigneur Iesus Christ, auquel est donnee toute puissance de iuger, qui est pour maintenir nostre cause, il est nostre advocat. Ne pensons-nous point qu'il doive faire valoir la mort qu'il a enduree tant amere pour nous? Ainsi donc, si les hommes estoyent advisez comme ils devroyent, il n'y auroit rien plus à souhaiter, que d'estre iugez de Dieu, voire moyennant qu'ils puissent avoir leur refuge à sa misericorde, et qu'ils se rendent entre les mains de nostre Seigneur Iesus Christ, qui ne veut point nous iuger à nostre condamnation, mais plustost afin de nous absoudre. Et pourquoy? Car nous pouvons dire alors avec sainct Paul (Rom. 8 32), Qui est celui qui nous condamnera ? Dieu est celui qui nous iustifie. Qui est-ce qui nous accusera, puis que Iesus Christ est l'advocat qui defend nostre cause, et celui aussi qui respond pour nous devant Dieu son Pere? Maintenant craindrons-nous d'estre ni accusez ni condamnez? Mais quoy? Iob a ici declaré comme il s'est trouvé agité en ses passions et tormens: et par cela nous sommes instruits de reprimer nostre malice. Pourquoy ? Car nous voyons quels sont les excez de nostre nature Si nous laschons la bride à nos affections, où est-ce qu'il nous en faudra venir? Iob demande de plaider contre Dieu. Helas! Et pourra-il gaigner sa cause? Mais il demande d'estre abysmé. Autant en ferons-nous, si ce n'est que Dieu nous reprime, et qu'il nous face la grace de pouvoir domter nos passions. Notons bien donc en premier lieu, que quand les hommes se laisseront transporter par leurs affections charnelles ils se desborderont iusques-là et s'endurciront tellement, qu'ils ne feront nulle difficulté de se venir ruer coutre Dieu: et c'est une 44 chose horrible. Car il n'y a celui de nous qui n'ait horreur de s'eslever ainsi contre Dieu: et toutes fois nous le faisons, et ce nous est comme un vice ordinaire. Que faut-il là dessus? Apprenons de brider nos affections, veu qu'elles sont si furieuses, veu qu'elles nous arment à l'encontre de Dieu. Car cest exemple nous est proposé, afin qu'un chacun mette peine de les reprimer, entant qu'en luy sera. Voila pour un Item. Et au reste, que nous ne demandions point d'amoindrir la maiesté de Dieu, pour nous alleger: car si sa main est trop forte et trop pesante sur nous quand il nous afflige, cognoissons que nous sommes soustenus par lui d'une puissance encores plus vertueuse. Quand nostre Seigneur nous visite, et qu'il nous envoye quelque affliction, et bien, alors nous pouvons dire, Voila un fardeau qui m'est excessif à porter, ie n'en puis plus. Mais quand nous voyons que nous sommes si foibles, regardons un peu comme nous subsistons une seule minute de temps ? Comment pouvons-nous resister ? Est-ce de nostre vertu ? Est-ce que nous puissions soustenir les coups quand Dieu frappe sur nous, et que nous puissions supporter sa force ? Nenni. Mais quand il frappera sur nous, il a sa main pour nous soustenir: et sans cela il est certain que nous serions à chacun coup aneantis: il ne faudroit sinon que Dieu nous donnast une chiquenaude (comme on dit) qu'il fist semblant de nous frapper, et nous serions peris. Puis qu'ainsi est que nous ne pouvons subsister que par la vertu de nostre Dieu, quand il nous afflige: si sur cela nous demandons que sa puissance soit diminuee, n'est-ce pas une grande folie à nous? Et pourtant apprenons (comme i'ay desia touché) de ne point desirer que la gloire de Dieu soit amoindrie pour nostre soulagement: car ce sera tout le contraire: nous serons bien frustrez de nostre desir, quand nous cuiderons pouvoir estre allegez si la main de Dieu n'est plus si forte ne si robuste. Car voila qui sera cause de nous faire perir, d'autant qu'il n'y a nul moyen de nous conserver, sinon que Dieu desploye sa vertu envers nous, comme desia nous avons dit. C'est encores un autre article que nous avons à retenir de ce passage. Or cependant notons aussi que c'est un blaspheme horrible, quand nous demanderons à Dieu, qu'il mette gage entre luy et nous, et qu'il nous donne pleige et fiance. Et pourquoi? Car il semble qu'on ne se fie point en sa fidelité. Il est vrai que Iob a usé de Des mots, pour. declarer qu'il y a une puissance trop haute en Dieu, et que l'homme mortel ne s'oseroit point là adresser, sinon que Dieu quitte son droit: mais tant y a que Dieu nous baille d'autres asseurances pour venir à lui. IOB CHAP. XVII. 45 Et quelles? C'est qu'il veut qu'on se contente de sa simple parole, comme aussi c'est bien raison. Voulons-nous donc estre asseurez? Escoutons les promesses de Dieu, recevons-les, que NOUS soyons persuadez qu'il ne nous a point voulu paistre de mensonges, ne nourrir en une esperance vaine et frivole, mais qu'il est fidele pour accomplir tout ce qu'il nous a promis. Voila donc où c'est qu'il nous en faut venir. Et au reste, nous avons encores un bon gage en nostre Seigneur Iesus Christ: car nous voyons que tout ce que Dieu nous a promis, a este ratifié, quand il a exposé son Fils unique à la mort, et l'a ressuscité. Ne voila point un gage qui nous doit apporter assez grande certitude? Et puis Dieu seelle en nos coeurs par son S. Esprit ses promesses. Voila donc encores un beau tesmoignage que cestui-la, quand nostre Seigneur parle, afin que nous n'ayons point occasion de douter de sa verité, et que nous puissions nous glorifier, que ce qui est contenu en sa parole, nous est tout certain et infaillible. Voila (di-ie) les asseurances que Dieu nous donne, et les biens qu'il nous met entre mains pour estre certifiez. Il ne veut point donc que nous luy demandions d'autre pleige et fiance: apprenons de nous contenter de cela. C'est en somme ce que nous avons à retenir sur ce verset. Or cependant il nous faut retourner à ce que nous avons touche: c'est assavoir, que quand nostre Seigneur nous veut traitter si doucenent, et qu'il nous monstre que nous ne devons point estre espouvantez de venir devant sa face: tant plus y a-il d'ingratitude en nous, si nous demandons à plaider contre luy. Car ne faut-il pas que l'homme soit par trop pervers, quand il refuse d'estre iugé de Dieu? Voire, quand Dieu promet qu'en la plus grande rigueur dont il usera, encores n'oubliera-il point sa bonté, que tousiours il ne nous soulage, et nous supporte, comme il verra qu'il en sera mestier, et qu'il donnera bonne issue et desirable à toutes nos afflictions: si nous refusons un tel bien et privilege, ne faut-il pas que nous soyons plus qu'ingrats? Et ainsi il ne reste sinon de nous humilier, et de nous presenter devant le throne iudicial de Dieu, afin que nous soyons soustenus par sa grace. Or il adiouste, D'autant que tu as caché leur coeur pour n'avoir point d'intelligence, tu n'exalteras point. Ici Iob se fortifie contre ceux qui sous ombre de le consoler, le molestoyent. Or nous avons à retenir ce que nous avons dit, c'est assavoir, que Iob a exprimé toutes ses affections, et ainsi il ne se faut point esbahir s'il ne continue point en un propos, mais qu'il dise une sentence, et puis une autre, qu'il se monstre comme variable. Et pourquoy cela? Pource qu'il parle en combatant. Noue savons qu'un homme, quand il sera au combat, ne 46 se tiendra pas tousiours en une contenance: mais il faut qu'il se remue et revire, qu'il tourne les bras, qu'il recule, qu'il avance, selon que son ennemi le presse, ou qu'il peut avoir son avantage. Ainsi en est-il quand nous avons à resister à nos tentations. Quelquefois nous flechissons pour decliner, nous reculons pour eviter quelque coup: comme Dieu nous donne relasche, nous prenons courage et sommes relevez-là où il sembloit que nous fussions abattus. C'est donc ce que nous voyons ici en Iob: comme maintenant il reprend courage, et dit, Seigneur, il est vray que ie me contriste, voyant que mes amis sont gaudisseurs, et ne font que me molester: mais tant y a, qu'il ne faut point que ie me desconforte par trop pour cela. Et pourquoy? le voy bien qu'ils n'ont nulle intelligence: il ne faut point donc que ie m'arreste à eux, puis qu'il n'y a point de raison. Si une beste se vient ruer contre moi, ou qu'un chien m'abbaye, i'aurai beau user de langage pour l'appaiser, ie ne puis pas, car il n'entend rien. Ainsi donc, Seigneur, il ne faut pas que ie me contriste quand i'oy les propos extravagans de ces gens ici. Pourquoy? Pource que eu as caché leur coeur pour n'avoir point d'intelligence. C'est-ce que desia nous avons touché, c'est assavoir, que si nous voulons consoler les povres affligez, nous devons demander à Dieu son sainct Esprit, et qu'il nous donne prudence pour ce faire: car nos propos seront vains et inutiles, sinon entant qu'il nous aura tendu la main: comme à l'opposite nous parlerons en edification quand il nous conduira. Il est dit qu'il cache le coeur pour n'avoir point d'intelligence: comme qui diroit, qu'il nous bande les yeux: car ce mot de Coeur en l'Escriture se prend quelquesfois pour l'intelligence. Il est vrai que ce n'est pas tousiours, il se prend quelquesfois pour la verité et la conscience pure: mais quand il est dit par Moyse (Deut. 29, 4), Dieu ne t'a point donne le coeur iusques auiourd'hui pour avoir intelligence: nous voyons que le coeur est là prins pour l'entendement. Ainsi en est-il en ce passage. Iob donc signifie que Dieu a comme bandé les yeux à ces gens ici, qui cuidoyent estre bien sages, et que par cela ils ont esté comme abbrutis. Or notons quels sont ces amis de Iob. Il est certain par leurs propos que c'estoyent gens excellens, que ce n'estoyent point gens idiots: car nous voyons qu'ils estoient exercez, qu'il y avoit grand esprit, et mesmes il est dit, que Dieu les avoit envoyez: et que sera-ce donc de ceux qui n'auront pas à grand' peine une goutte de prudence ? quand il plaira à Dieu de les aveugler, que deviendront-ils? Au reste, si Dieu aveugle ainsi les sages, que ceux qui cuident savoir beaucoup, et qui se confient en leur sens aigu, et presument beaucoup de leur sa SERMON LXV 47 gesse, apprennent de s'humilier, sachans que Dieu leur pourra bander les yeux, tellement qu'ils ne verront goutte en plein midi. Voici donc une instruction bien utile pour ceux qui s'enorgueillissent en leur prudence, et qui cuident que tout doive passer par leur esprit. Que sera-ce quand Dieu les aura aveuglez? Voila de povres aveugles qui ont les yeux bandez, qui ne discernent rien: et leur issue quelle sera-elle? Dieu ne les exaltera point, c'est à dire, il les rendra confus à la fin. Or si ceci est vray quant aux choses presentes, que serace des secrets du Royaume des cieux, qui surmontent tout le sens humain de beaucoup? Voici Dieu qui aveuglera les yeux des sages quant aux affaires mondaines, aux choses qui concernent la vie presente, tellement que ceux qui sont les plus rusez, et qui ont grande sagesse, seront comme des petis enfans, qu'ils feront des actes ridicules, qu'ils seront prests de tomber à tous les coups, on verra cela. Et qui en est cause? C'est que Dieu leur aura ainsi cache les yeux. Et que sera-ce donc, quand il nous faudra venir beaucoup plus haut à ces secrets admirables, qui ne se peuvent cognoistre, sinon que Dieu nous ait illuminez par son sainct Esprit ? Et par cela nous sommes advertis de n'estre point scandalizez, quand nous verrons les sages du monde ne rien gouster en l'Evangile, ni en toute la doctrine de salut. Et pourquoy? Cela n'est pas un gibbier commun à tous hommes: il faut que Dieu y besongne par son sainct Esprit. Et ceci est bien digne d'estre noté. Car nous verrons beaucoup de povres infirmes auiourd'hui, qui s'arrestent à ce que les sages du monde ne se peuvent renger à l'Evangile. Et comment? diront-ils, Un tel qui est en si grande reputation. Et mesmes il ne sera point question d'alléguer seulement un homme, mais de grans peuples, car on dira, Et quoy? En ceste nation-là, où il y a tant d'esprits, on voit que l'Evangile n'est pas receu: voire comme si cela provenoit de nostre industrie, et que nous puissions comprendre par nostre sens naturel ce que Dieu nous monstre en son Escriture. Mais tout au rebours il est dit (1. Cor. 1, 21), Que nous serons là aveuglez, et que ce n'est que folie de toute la sagesse de Dieu quant au sens humain. Puis qu'ainsi est donc, ne trouvons point estrange si ceux qui presument de leur savoir, sont ainsi aveuglez. Et pourquoy? Dieu les delaisse à cause de leur orgueil: car aussi il n'est le maistre sinon des humbles et des petis: et ceux-là veulent estre grans, sont-ils donc capables de rien profiter en l'escole de Dieu? Nenni. Ainsi donc de nostre costé quand nous voyons que Dieu aveugle ainsi les hommes, apprenons de ne nous point fier en nous: mais de lui demander que par son sainct Esprit il nous guide, qu'il nous gouverne, qu'au 48 milieu des tenebres de ce monde nous voyons clair. Ouy: car sa parole nous est une lampe qui nous doit servir à c'est usage, comme sainct Pierre en traitte (2. Pier. 1, 19). Combien donc qu'il n'y ait qu'obscurité en ce monde, si est-ce que nous serons bien conduits quand nous suivrons la doctrine de l'Escriture saincte. Mais sur tout il faut que Dieu nous illumine par son sainct Esprit, qu'il nous oste les bandeaux que Satan nous aura mis, qu'il nous ouvre les yeux. Ainsi, puis que c'est à lui à ce faire, que nous lui demandions une telle grace avec toute humilité, nous defians de nous-mesmes. Et au reste, notons ce mot qu'il adiouste, Seigneur, puis que tu leur as caché les yeux, tu ne les exalteras point. Car quand Iob dit, Que ces aveugles (dont il parle) ne seront point exaltez, il entend (comme desia nous avons declaré) qu'ils seront là confus, que Dieu se mocquera d'eux et les rendra ridicules. Craignons donc, quand nous serons destituez de l'Esprit de Dieu et de la clarté que nous en devons recevoir, que nous ne soyons en la fin confus, que nostre Seigneur ne nous face precipiter comme des povres bestes et que nous ne tombions en des choses tant absurdes, qu'un chacun ait honte de nous, et que cependant nous-mesmes n'appercevions point nostre honte. Car voila comme il en est de tous ceux que Dieu a mis en sens reprouvé: comme S. Paul en parle au premier des Romains (28), que quand Dieu aura esté le sens et la raison des hommes, ils ne discerneront plus rien. Et de fait, nous voyons que les povres idolatres s'en iront ietter devant une piece de bois pour l'adorer. Et ne voila point une chose brutale? Il est vray. Mais quand Dieu a ainsi aveuglé les hommes, il faut qu'ils soyent du tout abbrutis, et que d'un mal ils tombent en l'autre, et qu'en la fin ils s'adonnent à des choses si vilaines, qu'ils perdent toute contenance, iusques à aller contre nature, et faire des choses dont on a horreur. Seulement si nous voulons contempler les yvrongnes, qui sont comme des pourceaux, si nous regardons les paillards qui sont tellement eschauffez de ce feu de leur convoitise, qu'ils n'ont plus nulle modestie ni honnesteté en eux: quand nous verrons cela, ne devons-nous pas trembler, cognoissans que ce sont autant de fruits de la vengeance de Dieu, quand il aveugle les hommes, et leur bande les yeux, tellement qu'ils ne peuvent plus ni voir ni discerner? Et encores n'est-ce pas la confusion finale que cela: mais il nous faut venir à ce qui est dit en Isaie, quand Dieu a parlé de sa punition, et qu'il devoit aveugler les hommes, Et iusques à quand? dit le Prophete (Isaie 6, 11). Iusques à ce que les villes soyent rasees, que les peuples soyent ruinez, qu'il n'y ait rien qui ne soit confondu. Voila quel IOB CHAP. XVII 49 est le fruict de cest aveuglement des hommes: et pourtant nous devons bien cheminer en crainte, et prier Dieu que iamais il ne permette que nous ayons ainsi les yeux bandez. Voila quant à ce passage. Or Iob adiouste: Que celui; qui annonce flaterie à ses amis, les yeux de ses enfans defaudront. Iob parle ici selon la circonstance du lieu. Car nous avons veu ci dessus à quoy pretendoyent ses amis: c'est qu'en ce monde on peut appercevoir et iuger quels sont les esleus de Dieu, et quels sont ceux qui sont reprouvez. Or ce seroit à dire, qu'il n'y auroit point de iugement dernier auquel rien fust reservé. Car si maintenant nous voulons estimer quels sont les hommes, selon que Dieu les traitte, et que seroit-ce? Voici donc une doctrine par trop perverse que de iuger ainsi. Or Iob notamment use de ce mot de Flaterie: comme s'il disoit, Celui qui annonce prosperité à son ami, c'est à dire, celui qui dira à un homme, Or ca, tu es bienheureux, tu es aimé de Dieu, d'autant que tu prosperes, d'autant que tu es à ton aise, riche, et favorisé des hommes: celui donc qui parle en telle sorte, est maudit, tellement que les yeux de ses enfans defaudront: c'est à dire, qu'il sera maudit, non seulement en sa personne, mais aussi en son lignage. Or par cela nous sommes instruits en premier lieu, de ne point nous arrester à la prosperite de ceste vie caduque: car cela n'apportera que flaterie. Voila pour un Item. Et ceste doctrine nous profitera de beaucoup, moyennant que nous la puissions bien prattiquer. Il est dit, que c'est flaterie quand les hommes s'arrestent du tout à la prosperité de ceste vie caduque et mondaine. Et pourquoy? Car ils se font à croire qu'ils sont bien aimez de Dieu. Voila qui a esté cause de la perdition et ruine de ceux de Sodome. N'ostoyent-ils pas en delices et à leur aise, cependent que leur procez se faisoit au ciel ? Mesmes voila la sentence qui se donne et qui se prononce contre eux à la personne d'Abraham. Six vingts ans devant le deluge le monde est tellement desbordé en delices et voluptez, qu'il semble que Dieu ne doive plus avoir esgard sur les hommes: et ils sont tout esbahis qu'ils sont surprins, quand ils ne s'en doutent pas. Ainsi donc, que nous devions estimer la grace de Dieu par la prosperité presente, cela 50 est du tout faux. Et pourtant, que nous ne prenions point occasion de nous flatter par cela, pour dire, O Dieu nous aime et nous favorise: car il nous fait prosperer. Gardons-nous (di-ie) de nous decevoir en telle sorte: car ce ne sera qu'a nostre confusion. Voila qu'emporte ce mot de Flaterie. Or apres, nous avons à noter, que cela est plus que miserable tant pour nous que pour nos prochains, quand nous userons de ceste flaterie. Et pourquoy? Chacun s'esblouit, et demande à s'esl